Welcome à Saranda Beach

Par une belle matinée de mars, l’équipage du Vetton 3 se prélasse au soleil en savourant de petits oignons et une omelette, arrosés d’un « grand cru » albanais. Dans la baie de Vlora, les immeubles en construction du front de mer disparaissent peu à peu à l’horizon alors que nous longeons la presqu’île où est installée la base sous-marine de Pacha Liman. Celle-ci est toujours occupée par l’armée albanaise, ce qui a l’avantage de la protéger du saccage urbanistique qui touche le reste des côtes. Le temps est clair, seules quelques rides viennent troubler la surface de l’eau et c’est avec une rigueur toute militaire que nous saluons les petits bunkers qui ferment l’entrée de la baie.

Sans réaliser qu’un instant plus tard, nous serons le jouet des éléments.

Sitôt le « kepi i Gallovecit » dépassé, alors que nous laissons l’île de Sazan à tribord, de furieuses vagues viennent heurter notre navire qui gîte brutalement, envoyant à terre couverts et récipients que nous étions en train de ranger. La prévoyance de notre capitaine, qui avait senti venir le danger, nous permet cependant de descendre vers le sud en bon ordre. Seul problème, nous sommes désormais bout au vent et donc obligé de tirer trois bord qui nous permettent malgré tout d’avancer de 8 miles en deux heures. Alors que le soleil disparaît progressivement, le vent finit par tomber, nous forçant à remettre le moteur en longeant les monts Acraucéroniens. Nous passons la « frontière » entre la mer Adriatique et la mer Ionienne au niveau de Dhermi. Le nuit, qui enveloppe peu à peu le navire, nous cache ces massifs qui semblent écraser d’une main puissante l’homme et ses réalisations prétentieuses.

L’obscurité est totale quand nous apercevons les premiers feux de l’île grecque de Corfou et nous pensons avec émotions aux milliers d’Albanais qui, sous la dictature communiste, tentaient par la mer de rejoindre l’« Occident ». Beaucoup d’entres eux, accrochés à une chambre à air, ou tassés sur des embarcations de fortune, paieront de leur vie cette quête de liberté. A l’époque, pour montrer la fermeté du régime et dissuader les éventuels candidats à l’exil, les policiers albanais avaient l’ordre de tirer à vue…

Aujourd’hui, les fonctionnaires que nous rencontrons sur le quai où nous sommes amarrés à Saranda sont heureusement beaucoup plus débonnaires. Oui, nous pouvons rester à cet endroit, non pas de problème, nous ferons les papiers demain. L’agent qui s’occupe de notre dossier semble aussi impatient que nous de se mettre au lit, « nous verrons tout cela plus tard ». Voilà qui est parlé ! Pour fêter notre arrivée et profiter de la douceur de Saranda et des charmes des nuits albanaises, nous allons immédiatement siroter des bières dans une petite gargotte qui surblombe le port. La baie, illuminée de mille feux, et les collines environnantes forment un somptueux amphitéatre, qui ne cesse toutefois de s’étendre. Les constructions sans permis grignotent en effet la colline, et toute la ville, quelques mois avant le début de la saison, ressemble à un immense chantier.

Vive la culture !

En Albanie, les nouvelles vont vite et l’arrivée d’un voilier comme le Vetton 3 ne passe pas inaperçu. Alors que nous oeuvrons au café Internet le plus proche, Alain se fait aborder dans la rue par Fatos, un ancien professeur de français aujourd’hui guide touristique pour les visiteurs débarquant de Corfou. Celui-ci parle un français des plus chatiés et semble visiblement heureux de converser dans la langue de Molière. Et de rendre service. Après quelques coups de téléphone, c’est Aristote qui vient nous rejoindre au café où nous sommes installés. Aristote Bita est en charge à la mairie de Saranda de toutes les questions touristiques, et rendez-vous est pris le lendemain pour répondre à toutes nos questions. Et, vu l’état de dévastation de la baie, qui a été autrefois un véritable petit paradis, nul doute que nous en aurons à lui poser. A commencer par la plus évidente : comment attirer des visiteurs étrangers en laissant des constructions inachévées, illégales et inutiles défigurer la côte ?

Pour l’heure, et grâce à l’intervention de notre agent, nous partons en excursion plus au sud sur la côte, à la rencontre de Limoz Dizdari, un célèbre compositeur albanais qui a élu domicile à Ksamil, « un des endroits les plus charmants d’Albanie, un vrai petit paradis », selon les mots d’une de nos amies de Tirana. A peine sortie des faubourgs de Saranda, la vue s’avère, il est vrai, magnifique. La route longe le lac de Butrint où l’on aperçoit des parcs à moules, tandis que des ouvriers s’activent pour élargir la chaussée à coup de buldozers. Tout le paysage est en effet rongé par une lèpre urbanistique, une furie de construction. Une colline est encore dominée par les ruines d’un immeuble détruit avant d’être achevé. Dès que l’on pénétre dans la bourgade de Ksamil, le tableau devient carrément apocalyptique, évoquant plus un champs de bataille qu’un hâvre de paix et de bien être. Notre véhicule soulève des nuages de poussière au milieu des carcasses de béton de bâtiments inachevés. Les nouvelles constructions s’élèvent dans l’anarchie la plus totale, le long de chemins taillés dans les collines qui surplombent la mer Ionienne. Dans ce labyrinthe de pylones, notre guide trouve rapidement sa route pour nous déposer devant quelques maisons entourées d’une grille. C’est ici que vivent Limoz Dizdari et sa femme Adriana, pianiste.

« Nous avons choisi de quitter Tirana en 1999 pour venir nous installer ici », affirme le musicien en nous accueillant. « Nous avons rénové ce complexe, qui servait sous le régime communiste de ‘centre de la culture’. Aujourd’hui, nous sommes les seuls dans la région à organiser des concerts de musique classique et des expositions de peinture », continue notre homme, en nous faisant visiter l’imposante salle de concert où peuvent prendre place plus de 200 personnes les soirs de gala. A peine les lumières allumées, notre hôte improvise un petit récital à notre intention.

Encore faut-il que le public se déplace jusqu’ici… « Détrompez-vous, nous avons du monde, nos amis viennent nous voir de Tirana et les plus grands muisiciens d’Albanie sont déjà venus jouer dans cette salle ». Qu’importe le scepticisme que nous peinons à dissimuler, Limoz est volontaire et nous entraîne de pièces en pièces, dans une salle où sont exposées quelques peintures, dans la bibliothèque… Les tableaux, d’un réalisme très plat, sont l’oeuvre « d’artistes académiques », et même « d’artistes du peuple », nous assure Limoz, qui fut député socialiste au Parlement de Tirana, et rêve de monter une grande exposition des chefs d’oeuvre du réalisme socialiste albanais.

« Nous tentons d’éduquer les gens qui vivent ici, notamment les immigrés venus du nord du pays, qui sont généralement très pauvres », explique Limoz Dizdari. La petite ville de Ksamil a été entièrement peuplée, à l’époque communiste, par des migrants venus du nord du pays. Les côtes de Corfou ne sont qu’à quelques milles, et il semblait plus sûr pour le régime de repeupler la zone avec ces déracinés. Depuis la chute du communisme, les chantiers de Ksamil attirent aussi beaucoup de nouveaux migrants, qui viennent toujours du nord de l’Albanie et des zones montagneuses reculées. Ainsi, au milieu de nul part, dans cette forêt de pylones, dans ce no man’s land urbanistique s’élève un véritable « temple de la culture » ! Dans un salon, deux enfants répètent leurs gammes sous l’oeil vigilant de la femme de notre hôte. « Frère Jacques, frère Jacques, sonnez les matines… » Les petits doigts tombent encore maladroitement sur les touches du piano. Par la fenêtre, la ballet des pelleteuses qui déchirent les collines se pousuit inexorablement. « La plupart des habitants de Ksamil ne savent même pas ce que c’est qu’un piano. Je fais le tour des familles pour inviter les enfants à mes cours », explique Adriana, missionnaire de la musique classique au pays fou des pelleteuses géantes.

Avec quelques verres de raki rrushi et des figues séchées, la discussion se poursuit sur une terrasse qui surblombe la mer. Ou plutôt qui la surplombait. Il y a quelques mois, en effet, des investisseurs français ont construit juste devant les fenêtres de Limoz un magnifique cube de béton dont les portes sont jusqu’à présent restées closes en raison de problèmes juridiques…

Les grilles de Butrint

Ksamil ne se trouve qu’à quelques kilomètres du site de Butrint, l’antique Bouthrôtos. Pour s’y rendre, la route quitte rapidement l’immense chantier de la ville pour serpenter parmi les vieilles oliveraies. On passe brusquement d’un cauchemar post-moderne à un paysage idyllique, qui semble évoquer un monde méditerranéen immuable. Le charme est pourtant vite rompu : une nouvelle route est en cours de construction, et les tractopelles taillent sans pitié parmi les vieux oliviers.

Nous avons bel et changé de mer. Le golfe de Butrint appartient au système ionien, un univers souvent évoqué par les Nostoi, les poèmes évoquant les rescapés de la Guerre de Troie, troyens ou achéens. Dans quelques jours, nous serons à Ithaque, mais nous aurions d’abord voulu rendre hommage à Andromaque, la captive troyenne qui aurait été à l’origine de la fondation de Bouthrôtos. Le site archéologique est l’un des plus fameux et des plus visités d’Albanie, mais nous trouvons grilles closes. Un gardien peu coopératif nous explique que le règlement est une loi d’airain et qu’une éventuelle ouverture exceptionnelle du site serait tout à fait en-dehors de ses compétences. Un coup de fil à nos amis de la mairie de Saranda ne change rien à l’affaire. À l’entrée du site, un bac à treuil fait passer les véhicules d’une rive à l’autre de la rivière de Butrint. L’autre rive est gardée par un fortin vénitien : la Sérinissime République a pourtant été contrainte de céder Butrint aux Ottomans dès 1503. Des panneaux annoncent également un « château d’Ali Pacha ». Dépités, nous décidons toutefois de revenir à Saranda.

Les chantiers de Saranda

Dans son bureau de la mairie de Saranda, Aristote Bita nous reçoit avec un grand sourire et une franche poignée de main. Depuis les dernières élections municipales, le Parti démocratique (PD) du Premier ministre Sali Berisha est revenu aux affaires dans une ville pourtant traditionnellement acquise au Parti socialiste (PS) du maire de Tirana, Edi Rama. « Sous la précédente équipe, des permis de construire ont été délivrés à n’importe qui. Ne pouvant les annuler, nous sommes obligés de laisser les gens construire ce qu’ils veulent », attaque notre homme bille en tête, avant d’ajouter avec un instant d’hésitation : « de toutes les façons, peu sont ceux qui respectent la loi et la municipalité n’a pas les moyens de tout détruire ». Si Saranda ne compte que 25.000 habitants l’hiver, c’est plus de 100.000 personnes qui envahissent l’agglomération l’été, principalement venus des régions Albanaises de Macédoine et de Serbie, ainsi que du Kosovo. « Toutes les familles qui travaillent à l’étranger, et notamment en Grèce, veulent investir au pays. Avec un peu d’argent, on achète un terrain, on construit le rez de chaussée avant de pouvoir plus tard finir l’immeuble. Quitte à louer les pièces disponibles durant l’été ».

Si Aristote Bita semble déplorer l’évolution urbanistique de Saranda, il a encore de multiples projets dans ses cartons. Entre autres, la nouvelle municipalité envisage de construire un téléphérique entre le centre ville et une église médiévale située située sur une colline, de bétonner tout le littoral pour aménager le front de mer, de créer un immense centre commercial, et surtout de construire un aéroport. « Les études de faisabilités sont déjà terminées », s’exclame Aristote Bita, qui ne semble pas accorder d’importance à un détail pourtant essentiel : l’exclusivité du trafic aérien de l’Albanie est sous concession allemande pour les trente prochaines années et tous les avions du pays se posent à Rinas, l’aéroport de Tirana. Concrètement, cela signifie qu’aucun appareil ne pourra se poser à Saranda avant trois décennies ! « Ce n’est pas grave », assure Aristote, quand nous lui opposons cet argument, « l’essentiel est de commencer à construire l’aéroport. Je suis sûr qu’il sortira de terre d’ici quelques années ». La petite brochure photocopiée qui décrit ces grands projets de la mairie indique les coûts prévisionnels des travaux, mais la question du financement ne semble pas inquiéter Aristote. Il est vrai qu’ici les rêves – ou plutôt les cauchemars – de béton prennent corps à une étonnante vitesse.

Pour nous, il est temps de laisser Saranda et l’Albanie à leurs rêves immobiliers pour pousuivre notre chemin plus au sud, plus à l’est. Notre prochaine étape, la Grèce.

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