Vers le rivage des Syrtes

A Maykop, après avoir retrouvé nos amis tcherkesses du Kosovo, nous aussi, nous avons eu un sentiment de vertige face à la steppe… Il était temps de revenir vers la mer, et de commencer notre long retour vers l’ouest. La Crimée, Odessa, le Delta du Danube nous attendent.

Notre première étape a été Krasnodar, capitale du territoire du même nom, une vaste circonscription de la Fédération de Russie. Il paraît que Krasnodar a été récemment proclamée « ville offrant la meilleure qualité de vie » par un magazine russe. Nous n’en avons vu que l’aspect de gros centre de province, où les mœurs soviétiques cohabitent avec le capitalisme sauvage et les centres commerciaux qui poussent à toute vitesse. La ville est chère, et l’amabilité de ses habitants ne saute pas aux yeux. L’hôtel Moskva n’a plus de chambres libres, l’Inturist est en travaux, et nous devons nous rabattre sur l’hôtel Kavkaz, où nous sommes accueillis par trois commères retranchées derrière des guichets, qui assument la noble fonction d’« administrator » et lèvent les yeux au ciel quand nous demandons timidement si l’hôtel a de l’Internet : « non, pas de ça chez nous ». Le tarif de la chambre est pourtant élevé. Le lendemain, quand nous voudrons laisser nos bagages à la réception, les matrones voudront encore prélever une taxe que nous refuserons de payer, ce qui nous vaudra de devoir errer en ville avec nos sacs.

Nous rencontrons tout de même Roman Mnatsekanov, le très gentil responsable régional du WWF, très engagé dans le « monitoring » écologique du chantier des JO de Sotchi. Le bureau de la branche locale de l’organisation se niche dans une ancienne usine, transformée pour partie en centre commercial et pour partie en bureaux. Roman nous offre des petits dépliants et des calendriers exposant des causes aussi nobles que la défense des bisons du Caucase ou celle des tigres de Sibérie.

A la gare de Krasnodar, où nous arrivons vers midi, nous apprenons que le prochain autocar pour Kertch, en Ukraine, ne part que le soir. Or, notre route doit forcément passer par Port Kavkaz, le bac qui traverse le détroit de Kertch, entre Mer d’Azov et Mer Noire, et cette bourgade de Kertch, côté ukrainien du détroit. Nous nous affalons devant la gare pour reprendre notre souffle et méditer sur cette déconvenue. Un policier ne tarde pas à venir nous contrôler : en Russie, toujours aujourd’hui, on ne s’assoit pas sur ses sacs devant une gare, sans devoir rapidement présenter ses papiers à un zélé fonctionnaire. La décision est vite prise : il nous faut négocier avec un taxi qui pourra nous conduire à Port Kavkaz, à quelque 200 kilomètres de Krasnodar.

Nous apprîmes, une fois montés dans le véhicule, que notre chauffeur appartenait à l’importante communauté grecque de Krasnodar. Aleksandar est toutefois un Grec qui ne parle pas grec, et qui ignore que beaucoup de Grecs des rivages post-soviétiques de la Mer Noire sont « revenus » en Grèce depuis 20 ans… Pour le reste, notre chauffeur, la trentaine, est un jeune homme sympathique et dynamique, adepte d’une vie saine : il ne fume ni ne boit, sauf un petit verre de cognac avant chaque repas pour s’ouvrir l’appétit.

Nous traversons les champs immenses du Kouban, longeant les rizières et les vignes qui s’étendent à perte de vue. La veille, nous avions goûté une bouteille de la production locale, sans grand enthousiasme. Toutes ces terres étaient, autrefois, tcherkesses, puis elle abritèrent les cosaques du Kouban – les plus redoutables des cosaques selon Alexandre Dumas, qui visita la région au milieu du XIXe siècle –, et enfin les esclaves colonisateurs des grands domaines agricoles après la conquête russe, au XIXe siècle. C’est en Chersonèse que, selon certaines hypothèses, le Tchitchikov de Gogol pensait installer ses « âmes mortes ».

Le passage du Bosphore cimmérien

Vers le détroit, la terre se resserre, formant un isthme étroit, partiellement lagunaire. Nous longeons de vastes étangs d’eau salée. La Mer noire nous suit à bâbord et nous apercevons parfois, au gré de la route, la Mer d’Azov sur le tribord. Les Grecs appelaient Bosphore cimmérien ce détroit entre deux mers. Les Cimmériens étaient un peuple indo-européen établi sur les rivages de la Mer d’Azov, avant la colonisation grecque. A l’époque hellénistique, le royaume du Bosphore incluait le détroit ainsi que toute la Chersonèse taurique, l’actuelle Crimée. Ces confins éloignés de l’oecoumène, du monde connu par les Grecs, fut ensuite conquis par Rome, mais quelles traces trouverons-nous des civilisations qui se sont succédées dans la région ?

Dans la morne, misérable et poussiéreuse bourgade de Temryuk, Aleksandar nous explique que nous allons devoir changer de voiture : il nous confie aux bons soins d’un collègue et prend d’autres passagers qui se dirigent vers Krasnodar. Une vive altercation, dont nous comprenons mal les tenants, éclatent entre les deux chauffeurs, et nous partons dans un désagréable climat de discorde, mais notre nouveau chauffeur nous assure de son professionalisme. Avec lui, nous arriverons à bon port. Pour nous, une grande question reste encore ouverte : la frontière russo-ukrainienne est-elle ouverte aux étrangers, c’est-à-dire aux « vrais étrangers », comme nous, qui ne sommes ni Russes ni Ukrainiens ?

Nous sommes contrôlés à un poste de police, peu avant Port Kavkaz : n’être pas refoulés nous semble de bon augure. Notre taxi se gare finalement devant un petit terminal passagers perdu au milieu d’une forêt de tuyaux. Port Kavkaz est un important terminal pétrolier, pas vraiment un port : il n’y a rien en-dehors des installations techniques, et des bureaux délabrés de la douane et de la police.

Nous mangeons une aile de poulet dans l’unique petit kiosque du lieu, où officie une jolie fille aux yeux tristes, puis, après avoir acheté notre billet, nous nous glissons dans la petite file de passagers qui attendent l’embarquement. Il y a quelques dizaines de passagers à pied, comme nous, et tout au plus une vingtaine de voitures, immatriculées en Russie, en Ukraine ou en Moldavie. Les procédures de contrôle et de douane prennent pourtant plus de trois heures, avant que nous ne puissions enfin embarquer sur le bac qui nous offre une vue imprenable sur le terminal pétrolier et les cargos qui attendent de passer le détroit, côté Mer Noire et côté Mer d’Azov. Près du bac, nous apercevons un cargo à quai nommé « Avangard », immatriculé à Phnom Penh.

Pour entrer en Ukraine, il faut courir. En effet, les habitués savent qu’il vaut mieux arriver les premiers devant les policiers. Avant que le bateau n’accoste, tout le monde se tient prêt à bondir, puis la course commence : une dame tombe à terre, des petits enfants semblent voler en l’air aux bras de leurs parents. Les procédures administratives vont tout de même beaucoup plus vite côté ukrainien que côté russe. Dans la queue, nous avons eu le temps de sympathiser avec une gentille grand-mère, qui nous emmène prendre le bon marchroutka, le bon minibus, qui nous conduit dans le centre de Kertch, distant d’une dizaine de kilomètres pour la somme dérisoire de 2,25 gryvnias, vingt centimes d’euro…

Pour fêter notre arrivée en Ukraine, nous sifflons joyeusement une bouteille de vodka au piment, tout en dînant dans la rue animée du centre de Kertch : ici aussi, les lycéens fêtent la fin de l’année scolaires. Les jeunes filles déambulent en robe de soirée, une canette de bière à la main.

Kermesse soviétique à Caffa

En Crimée, nous avons besoin de nous reposer, de reprendre un peu souffle. Nous voulions louer une voiture pour arpenter la région, mais aucune location n’est possible à Kertch, il nous faut aller jusqu’à Simferopol, la capitale de la République autonome de Crimée, pour trouver notre bonheur. Nous redescendons ensuite vers Feodosia, traversant des paysages bucoliques : de la vigne, des larges coteaux, de grasses prairies… De temps à autre, nous croisons un village tatar, reconstruit depuis le début des années 1990, depuis le retour de ce peuple condamné par Staline à l’exil collectif en Ouzbékistan pour « collaboration » supposée durant la guerre. A une trentaine de kilomètres de Simferopol, un violent orage nous surprend. Il tombe des grêlons de la taille d’une bille, et nous devons nous réfugier dans un petit café tatar.

Nous n’arrivons qu’en fin d’après-midi à Feodosia. Quand nous naviguions encore sur le Vetton, nous avons lu le livre classique de Georges I.Bratianu, La Mer Noire, des origines à la conquête ottomane, qui évoque la superbe ville qu’était Caffa, au temps de la domination génoise. Ce comptoir, perle de la Mer Noire, était une des villes les plus modernes de son temps, où se succédaient sans cesse des fêtes somptueuses… Lorsque Caffa fut assiégée par les Tatars, en 1346, ces derniers auraient eu recours à des armes bactériologiques, en projetant dans la ville des cadavres de pestiférés. La terrible peste s’embarqua sur des bateaux génois pour atteindre l’Italie en 1347, et emporter près de la moitié de la population d’Europe occidentale.

Il reste toujours des murailles génoises, mais la ville actuelle, très étendue mais peu peuplée, se compose surtout d’immeubles, de palais et de vastes maisons construites à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle, quand Feodosia est devenue une station balnéaire très cotée. La ville paraît pourtant déserte, nous tournons dans ses vastes rues, sans trouver d’hôtel à notre convenance. Toute l’animation se concentre sur le front de mer, transformé en kermesse permanente tout le temps de la saison, qui a déjà commencé. Des touristes, russes pour la plupart, déambulent le long des stands des vendeurs de coquillages, les enfants piaillent auprès des jeux qui leur sont destinés. L’ambiance est bon enfant, c’est un tourisme populaire, de Russes pas trop fortunés.

Nous nous installons finalement dans un nouveau palace aux prix sacrifiés. Dans notre chambre confortable, nous pourrons suivre la soirée finale de l’Eurovision 2010, ce grand événement de l’Europe de l’est. Comme prévisible, les Bosniaques votent pour la Serbie, les Macédoniens pour l’Albanie, les Turcs votent pour l’Azerbaïdjan, et les Azéris pour la Turquie. La seule surprise de la soirée viendra de « l’ingratitude » géorgienne : alors que les Russes accordent le score maximal à la Géorgie, les téléspectateurs de ce pays ne rendent pas la pareille à la Russie. Pour le reste, comme toujours, minorités irrédentes et diasporas font le résultat. Pour notre part, nous aurions bien voté pour la Géorgie, mais nous n’arrivons pas à envoyer notre texto.

Notre hôtel porte le nom d’Alye Parusa, le plus célèbre des romans d’Alexandre Grine, cet écrivain marin du début du XXe siècle, qui fut l’un de nos guides dans notre voyage. Alexandre Grine a passé les dernières années de sa vie à Feodosia, et nous visitons sa maison transformée en petit musée. Dans la féerie d’Alye Parusa, Alexandre Grine décrit une navigation dans une mer inconnue, son héros fait étape dans des villes imaginaires en plein carnaval… L’évocation des fêtes fabuleuses qui se donnaient à Caffa avant la peste et les images de la kermesse post-soviétique du front de mer se mêlent à ce souvenir littéraire. Feodosia possède un port de commerce assez important, mais la ville aux rues désertes paraît appartenir à un univers irréel, comme si elle était restée figée dans le temps du rêve soviétique des vacances.

Au rivage des Syrtes

Nous décidons de poursuivre notre errance le long des magnifiques côtes criméennes, et trouvons refuge à Sudak, au pied de la majestueuse forteresse génoise de Sulaia, dont les remparts sont accrochés aux falaises qui dominent la mer. La forteresse a été étonnamment bien préservée, les touristes peuvent poser revêtus d’armures de fantaisie dans le donjon qui abritait le consul gênois. La forteresse n’est tombée aux mains des Tatars – soutenus par les Ottomans qu’en 1475, 22 ans après Constantinople. Il ne restait pour la défendre qu’une poignée de mercenaires génois, assistés de quelques soldats locaux, principalement des Grecs. Sur l’autre rive de la mer, le royaume grec de Trébizonde s’était lui aussi effondré quelques années plus tôt, en. Que devaient penser les soldats et les administrateurs génois durant ces inquiétantes années avant la chute, quand déjà les Turcs contrôlaient le passage du Bosphore, empêchant le retour à la mère patrie ? L’Orsenna des soldats exilés au rivage des Syrtes n’était-elle pas Gênes plutôt que Venise ?

Après nous être baignés dans la Mer Noire, après avoir longtemps erré dans l’immense forteresse, nous devons nous remettre au travail, repartir en reportage et, négligeant Yalta, nous fonçons vers Sébastopol, la ville de la Flotte russe de la Mer Noire.

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