Vagues de béton sur le Sud de l’Albanie

En Albanie, il y a une marina, une et une seule, la marina d’Orikum, tout au fond de la baie de Vlora. Après un rapide passage à Durrës, nous sommes arrivés à la nuit tombée dans le port de Vlora. Nous avons vu un coucher de soleil splendide et flamboyant sur l’île de Sazan, qui ferme la baie. Le quai, qui accueille les ferries venant de Brindisi et quelques cargos, n’a pas encore bénéficié des fonds européens. Son béton se déchiquette, hérissé de plots de métal. Des épaves dorment dans le port, où quelques pêcheurs laissent traîner des lignes pour le poulpe. Nous avons le plus grand mal à amarrer le Vetton, craignant les dangers sous-marins. Voici des infrastructures qui ne nont décidément pas faites pour accueillir des voiliers et des bateaux de plaisance. Cependant, il faut y passer pour accomplir les formalités d’entrée, nécessaires à chaque port.

Alain et Jean-Arnault partent à la recherche de la police et de la capitainerie. La gare maritime, récemment refaite, est fermée. Un policier nous ouvre la barrière et nous conduit jusqu’à la capitainerie, où notre arrivée tardive n’enchante guère les fonctionnaires, qui déchiffrent d’un air maussade la clearance délivrée par les autorités portuaires de Durrës. De toute manière, nous expliquent-ils, il faut passer voir la police AVANT de venir à la capitainerie. C’est la règle. Mais où trouver la police ? Le plus aimable des deux agents nous accompagne, et nous trouvons finalement les forces de l’ordre dans un petit préfabriqué. Entre deux cigarettes, une sémillante agente note nos noms sur une feuille blanche, et confirme à l’homme de la capitainerie que nous avons bien le droit de faire escale à Vlora… Ce dernier nous confisque donc la clearance de Durrës et nous accompagne au bateau pour percevoir une taxe de quatre euros… Avant de repartir de la baie, ce seront Laurent et Jean-Arnault qui devront faire les mêmes opérations pour obtenir la précieuse clearance du port de Vlora, sésame nous donnant l’accès au port suivant, celui de Saranda. Par contre, dans toutes nos escales albanaises, nous n’avons pas reçu un seul coup de tampon sur nos passeports.

Nous nous décidons à rejoindre sans tarder la marina d’Orikum, seul endroit abrité où nous puissions amarrer le Vetton 3. Cette petite bourgade se trouve tout au fond de la baie, à côté de la fameuse base militaire de Pasha Liman.

Le site est utilisé à des fins militaires depuis l’Antiquité. La cité d’Orikos aurait été fondée au VIIIe siècle av.JC par des colons eubéens d’Érétrie. La baie est protégé des vents d’ouest et du nord par les Monts Acrorérauniens, dont nous voyons les hautes cimes encore enneigées. La petite colonie grecque aurait contrôlé le col de Llogara, reliant la côte ionienne à la baie de Vlora. Selon Strabon, la cité d’Orikos aurait même contrôlé le port de Panormos, aujourd’hui Porto Palermo, sur cette côte ionienne, qui est toujours une base de la marine albanaise.

Orikos fut un théâtre important des guerres opposant César à Pompée, en 48 av. JC. Pompée avait concentré ses forces à Dyrrachium (Durrës) et il contrôlait la côte de Lissos (Vis) jusqu’à Orikos. Sept légions de César franchirent les Monts Acrocérauniens en plein hiver, dans la neige, et s’emparèrent de la cité. Mais ce succès fut de courte durée. Les renforts qu’attendaient César ne vinrent pas et, en mars, les vents repoussèrent ses galères de transport de troupes au nord de Lissos, à plus de cent kilomètres. Pompée détruisit les escadres césariennes à Lissos et Orikos. César prit sa revanche quelques mois plus tard, le 9 août 48, écrasant son rival à la bataille de Pharsale, en Thessalie. Par la suite, le site conserva toujours sa haute valeur stratégique, prenant le nom de Pasha Liman à l’époque ottomane.

Après la Seconde Guerre mondiale, Pasha Liman accueillit les sous-marins soviétiques, qui restèrent en propriété de l’Albanie, après la rupture entre les deux pays, en 1961. Dans son fameux roman à la gloire du dictateur Enver Hoxha, Le grand hiver, l’écrivain Ismail Kadare a décrit ce nouveau schisme au sein du bloc communiste. L’Albanie refusa de condamner les crimes de Staline, dénonça le « révisionnisme » de Khrouchtchev, et s’isola dans sa conception paranoïaque du socialisme. La Chine reste son seul allié, jusqu’à la rupture de 1979. Ensuite, la petite Albanie s’autoproclama « seul pays au monde du vrai socialisme ».

L’été, le site archéologique situé dans la base pourrait se visiter, mais nos tentatives pour y pénétrer restent vaines. Nous nous rabattons sur la plus proche gargote pour manger des poissons dont la fraîcheur n’était pas certaine… La bourgade d’Orikum, quant à elle, se limite à une rue bordée de nouveaux immeubles à peine terminés, de couleurs vives, comme toutes les nouvelles constructions en Albanie. La ville entourée par la lagune compte quelques habitants permanents, qui peinent à occuper un cadre « urbain » trop grand pour eux. Le paysage est déprimant, on se croirait dans une ville nouvelle des bords de la mer d’Aral, abandonnée par ses habitants avant même d’avoir été achevée.

Nous partons à la recherche des ruines de Tragjas, au-dessus d’Orikum, mais nous perdons dans un grand village largement inhabité, dont presque tous les habitants sont partis travailler en Italie. Des carcasses de béton ouvertes aux vents projettent leurs ombres angoissante sur la montagne alors que le soleil commence à tomber. Au centre du village, un immense et neuf « Grand Hôtel » est fermé, grilles cadenassées.

La marina ressemble à un château fort. Un long bâtiment crénelé domine le bassin et les pelouses pelées. Les services se réduisent à la gentillesse de Luigi, le directeur italien de la marina, et de Luan, l’homme à tout faire, qui habite, avec sa famille, la plus proche maison. La marina n’abrite qu’une quinzaine de bateaux, presque tous immatriculés en Italie. Notre plus proche voisin bat cependant pavillon israélien. Son propriétaire y habite à demeure, il travaille dans une ferme piscicole installée dans la base de Pasha Liman, mais il ne pourra pas nous en apprendre plus, car il prend l’avion pour Tel Aviv dès le lendemain de notre arrivée.

Luigi ne travaille à Orikum que depuis un an. Le projet de marina, nous expliquera-t-il, remonte pourtant à 1994. Les émeutes de 1997 ont repoussé sa construction, qui n’a véritablement débuté qu’en 2000. La marina appartient à une société italienne, qui espère amener des bateaux à hiverner en Albanie pour un tarif plus avantageux qu’en Italie. Orikum ne se trouve en effet qu’à 48 milles d’Otrante. C’est ici que l’Adriatique est la plus étroite. Pour un bateau comme le Vetton 3, il en coûterait néanmoins 4.500 euros à l’année, près de deux fois plus qu’à Monastir, en Tunisie. Luigi nous confie que la marina ne voit passer qu’environ 400 bateaux chaque année. Les appartements du château crénelé, vendus avec une place pour le bateau, sont presque tous vides.

L’avenir de la marina reste suspendu à l’évolution de la loi, qui interdit aux Albanais de posséder tout bateau à moteur – même un voilier muni d’un moteur. Celle-ci a été adoptée pour trois ans en 2006 par le gouvernement Berisha, et elle a été reconduite pour trois autres années en décembre dernier. Le but de cette loi visait à lutter contre les trafics de drogue et de clandestins à travers l’Adriatique, qui étaient florissants durant les années 1990, notamment au départ de Vlora. Cette loi n’est pas seulement inefficace, elle est aussi discriminatoire, car elle n’interdit pas – heureusement pour nous – l’accès aux eaux albanaises aux bateaux immatriculés dans d’autres pays. La plupart des bateaux de la marina, enregistrés en Italie, appartiennent en réalité à des Albanais, mais il paraît impossible d’envisager le développement du nautisme tant qu’une telle loi sera en vigueur.

Luigi peste, en soulignant que l’Albanie ferait mieux de se doter d’un vrai service de garde-côtes, qui n’existe toujours pas. Seules deux vedettes de la Guardia di Finanza italienne patrouillent au large des côtes albanaises. L’une d’elle nous a d’ailleurs contrôlé entre Durrës et Vlora.

Pour compenser l’absence de tout service, Luan nous a servi de chauffeur pour aller à Vlora. L’été, il doit aider les plaisanciers à accomplir les formalités portuaires, alors qu’il met parfois jusqu’à une heure et demie pour parcourir les 25 kilomètres qui séparent Orikum de Vlora, le long d’un littoral envahi par la foule des vacanciers. Comme à Dürres, on construit sans relache le long de la côte. Les montagnes boisées sont ouvertes par des armées de buldozers qui laissent des blessures profondes dans les massifs. En quelques années, un des plus beaux site d’Albanie, qui était jusqu’à présent resté préservé par la paranoïa de régime communiste, est en train d’être saigné à blanc. A ce rythme, d’ici quelques années il ne restera plus rien à sauver. Qu’importe, ici il faut construire vite pour espérer profiter encore d’une spéculation immobilière qui s’essoufle pourtant depuis deux ans. On construit aussi pour blanchir de l’argent accumulé de façon douteuse. Isolés durant 50 ans, les Albanais ont soif de nouveauté, de vitesse, de capitalisme agressif. L’heure n’est pas encore aux questions ou aux regrets. Ils viendront sans doute bien assez vite… Bien rares sont les voix à s’élever contre le « mirage » touristique qui risque de détruire à jamais le pays, comme celle du courageux essayiste Fatos Lubonja, dissident d’hier et d’aujourd’hui.

Tant que la voie est libre, Luan, au volant de sa mercedes, va vite, très vite. Sa grosse cylindré avale les virages de la route à plus de 100 kilomètres à l’heure.

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