Un si long chemin vers la Russie…

La Russie est le plus grand pays du monde. Encore faut-il pouvoir y pénétrer. Avant de quitter la France, au mois de janvier, nous avions fait des demandes de visa à Moscou pour l’équipage du Vetton 3 et même négocié avec les sympathiques fonctionnaires de l’ambassade de retirer les précieuses autorisations au consulat russe de Trabzon, en Turquie… Une fois nos visas en poche, nous avons pris le chemin de la Géorgie en espérant que, peut-être, nous trouverions un moyen de rallier Sotchi depuis Batoumi. Le chemin vers la Mère Russie s’est avéré un peu plus compliqué.

L’inconnue du Batoumi express

Au retour d’Abhkrazie, laissant notre ami David à la gare des bus de Zugdidi, notre première intention est de revenir à Batoumi où, parait-il, un ferry dessert Sotchi deux fois par semaine. Quelques heures de marchroutka (minubus), et nous voilà de retour dans la station balnéaire géorgienne, avec l’impression de rentrer à la maison. Lala, chez qui nous avions logé quelques jours auparavant, nous sert immédiatement le café en nous accueillant comme de vieux amis. Pata, son mari, nous salue d’une poigne ferme en remontant ses bretelles. Désormais membres de la famille, nous avons la charge de garder la maison en l’absence des propriétaires qui partent le soir même voir des cousins du côté de Koutaïsi. Nous restons donc en compagnie du chat Kote, un jeune matou roux, en savourant les charmes d’une soirée de printemps sur la terrasse de notre maison du vieux Batoumi. Pata nous a montré où se trouvaient les réserves de vin blanc et rouge, nous invitant à nous servir librement…

Le départ est prévu pour le lendemain à dix heures à la gare maritime de Batoumi, où l’on nous a assurée qu’il restait des places pour Sotchi, mais pourrons-nous monter à bord ? Officiellement, toutes les liaisons sont pourtant interrompues entre la Géorgie et la Russie depuis le conflit de l’été 2008. Le bateau fait donc pour la forme une escale administrative à Hopa, en Turquie, pour rallier ensuite la Russie.

C’est d’un pas décidé que nous nous rendons au petit matin dans la belle gare portuaire d’architecture soviétique de Batoumi pour attraper le Batoumi Express, le nom de la vedette rapide qui assure cette liaison semi-clandestine avec la Russie. De fait, des billets sont encore disponibles, mais seulement pour les ressortissants géorgiens. Suivant les directives d’une quelconque ordonnance administrative, les policiers russes refouleraient tous les voyageurs étrangers à l’arrivée à Sotchi. Le propriétaire du bateau est aussi navré que nous : il perd des clients, et se répand en injures contre la Russie, « pays de voyous »… Peu confiant dans notre capacité à pouvoir négocier avec les fonctionnaires russes, nous préférons envisager d’autres solutions. En l’occurrence, elles sont réduites. La première consiste à se rendre en Azerbaïdjan pour pénétrer ensuite en Fédération de Russie via le Daghestan. Outre des temps de voyage considérables, cette option a aussi l’inconvénient d’être relativement dangereuse, et nous ne tenons pas particulièrement à faire la une du 20h après avoir été enlevés par une obscure guérilla locale. La deuxième solution, bien plus réaliste, consiste à retourner en Turquie, à Trabzon, pour prendre un ferry régulier pour la Russie. Quelques minutes de négociations sont suffisantes pour convaincre un taxi de nous conduire en Turquie.

Dans les voyages, il est toujours appréciable de pouvoir s’arrêter quelques jours pour souffler dans un endroit accueillant. Reprendre des forces physiques, reconstituer son influx nerveux et se remettre en condition pour découvrir… Pour nous qui sommes partis depuis trois mois, revenir sur nos pas est aussi une certaine forme de repos. A Trabzon, nous avons nos habitudes, nous saluons le garçon à la réception du confortable hôtel Sağiroğlu, nous connaissons les bonnes gargotes et les endroits où boire une bière devant la finale de la Ligue des Champions… Nous croisons d’ailleurs dans l’escalier du Efes Pub un des camarades luxembourgistes avec qui nous avions banqueté, et un peu abusé du yeni rakι, lors de notre premier passage à Trabzon. Ne parlant pas turc, nous avons toujours autant de mal à communiquer mais un sourire, quelques rires et une poignée de main suffisent.

Des tomates et des corans

L’embarquement sur le ferry en direction de la Russie est prévue à 22H. Dans la salle d’attente, les voyageurs arrivent lentement, souvent chargés de gros paquets remplis de vêtements bon marché qui seront écoulés en Russie. Le commerce à la valise est toujours en vogue sur les côtes de la Mer noire. Quelques vieilles femmes voilées, beaucoup d’hommes à la mine tirée, un couple de jeunes touristes russes égarés et un club de karatékas turcs allant faire une compétition en Russie sont du voyage. Une scène de drague s’improvise entre un Turc d’une trentaine d’année et une jeune Russe qui semble faire régulièrement la navette entre les deux pays. Des regards, une discussion discrète ponctuée de sourires et un échange de numéros de téléphone. A cette heure, et dans ce quartier du port où pullulent les bars à hôtesses, dans la lumière blafarde des néons, la scène a quelque chose de touchant.

A l’écart, dans le fond de la salle, une dizaine de jeunes gens à l’allure svelte et sportive fait bande à part. Survêtements, sandales, pour certains une calotte musulmane sur la tête, le groupe semble extrêmement soudé. Deux hommes un peu plus âgés, visiblement les leaders, conversent avec leurs « élèves » en russe et dans une langue caucasienne que nous n’avons pu identifier. Où vont ces jeunes ? De quelle région sont-ils originaires ? Nous ne réussirons jamais à la savoir malgré nos discrètes tentatives d’approche. A la douane turque, les policiers suspicieux font ouvrir un des lourds ballots que transportent ces hommes. Il est rempli de Corans. De fait, en comptant 50 ouvrages par paquet, c’est plus de 1.000 livres saints qui sont transportés depuis la Turquie vers le Caucase russe.

Le Trabzon Shipping, notre bateau, est accueillant et convivial malgré son âge avancé et sa décoration intérieure surannée d’un bleu-gris assez morose. Le bâtiment est enregistré en Moldavie, un État qui ne possède pas de façade maritime hormis un accès de quelques centaines de mètres sur le Prout, affluent navigable du Danube… Ce minuscule accès la mer est coincé entre l’Ukraine et la Roumanie, à Giurgiuleşti, une bourgade que le gouvernement moldave veut transformer en dynamique zone franche. A bord, toutes les consignes de sécurités sont inscrites en grec, mais l’équipage est turc. Autrefois, ce petit ferry devait sûrement desservir des îles grecques… A l’arrière du navire, une vaste salle commune permet aux voyageurs de rassembler, de partager un repas ou de s’affronter au tavla (backgamon).

Une fois embarqué, et après avoir sagement bu un petit coca en jouant aux dames, nous pensions aller nous coucher en attendant que le ferry appareille. C’était sans compter sur nos voisins de cabine qui, nous ayant vu traverser la salle commune, nous hèlent et nous invitent à leur table. Les deux hommes, des Géorgiens d’une trentaine d’année, partagent avec nous un poulet, quelques tranches de pain et sortent de leur sac une bouteille en plastique facilement identifiable. Nous savons à quoi nous attendre et nous comprenons vite que la soirée sera plus longue que prévue. De fait, le récipient contient de la chacha, de l’alcool de raisin. Maintenant que nous sommes leurs hôtes, nous nous devons de faire honneur à nos nouveaux amis et aux produits qui nous sont offerts… D’un geste lent et solennel, Guia, le plus bavard des deux, lève son verre et, en bon tamada, entame le premier toast. « Au destin et à ses surprises, qui nous a fait nous rencontrer ce soir, à bord de ce bateau… » Les deux compères, originaires de Koutaïsi, sont tous les deux employés sur des chantiers en Russie. Ils ont les traits marqués et les mains calleuses des ouvriers qui travaillent dur pour ramener quelques sous au pays.

Après plusieurs verres, et alors que le volume sonore commence à monter, nous sommes rejoints à table par Ala, une Kirghize qui buvait son thé à la table voisine. « Je suis musulmane », nous avertit-elle immédiatement, tout en acceptant un verre d’alcool. La discussion est vive, saute d’un sujet à un autre. « A quelle heure part le ferry ? », demandons-nous naïvement. Des sourires. « Une fois, je suis resté bloquée trois jours à quai » souffle Ala, une habituée de la ligne. « Ne vous inquiétez pas, vous aurez le temps de profiter de nos bouteilles », ajoute Guia. Nous restons coi, le breuvage qui nous est proposé est certes très goûteux, mais nous devons arriver en Russie pour avoir le temps de travailler avant l’expiration de nos visas. Que faire ? Les passagers du bateau semblent s’être depuis longtemps résignés aux facéties des administrations turques et russes, aux aléas climatiques ou aux problèmes mécaniques… Autant profiter de la discussion. « Les hommes kirghizes ne savent pas boire, ils ne consomment que du koumis, du lait de jument fermenté, et dès qu’ils boivent de la vodka, ils tombent comme des mouches », lance sentencieusement notre amie kirghize, « contrairement aux Géorgiens et aux Russes qui savent boire ».

Au fil des heures, le navire semble de plus en plus ressembler à une Union Soviétique en miniature. Les jeunes musulmans caucasiens ont squatté les tables du fond de la salle commune, déballant leurs réserves de nourriture, des babas russes essaient de dormir, tandis que quelques Turcs continuent imperturbablement à jouer au tavla. A notre table, la discussion tourne autour des possibilités d’obtenir des visas de travail en Russie… Entre Kirghize et Géorgiens, s’établit une fraternité de provinciaux de l’ancien Empire.

Un verre de trop et cela serait le naufrage, nous quittons la table au milieu de la nuit pour regagner nos couchettes. D’ailleurs, le navire ne tardera pas à larguer les amarres durant notre sommeil et nous aurons le plaisir de nous réveiller au milieu de la mer, chose qui ne nous était plus arrivée depuis plusieurs semaines. A bord, la vie s’organise, certains s’obstinent à jouer durant des heures, d’autres passent l’essentiel de leur temps à dormir. Les femmes préfèrent pour la majorité rester dans leurs cabine. Les jeunes musulmans s’apostrophent en rigolant. Nos voisins géorgiens se font aujourd’hui plus discrets, la soirée de la vieille a laissé des traces…

En fin de journée, nous touchons au but, les côtes russes sont en vue, mais le bateau est contraint de mouiller au large de Sotchi durant plusieurs heures sans pouvoir accoster. En attendant que les formalités administratives soient résolues, les marins turcs, pragmatiques, taquinent le poisson depuis pont du bateau, au large du port de Sotchi. Le pilote du port finit par arriver. Nous accostons, mais quand pourrons-nous enfin descendre ? Les policiers russes qui sont montés à bord tamponnent un grand nombre de documents…

Vers 20h, au terme de près de 24 heures de voyage, nous touchons enfin le sol russe. Outre des journalistes, des ouvriers, des karatékas, de jeunes musulmans, des vieilles femmes et des Corans, le ferry transportait aussi des tonnes de tomates. C’est probablement pour attendre leur chargement que nous sommes restés des heures à quai à Trabzon. En Mer Noire, tout s’échange et tout se vend. Si l’on s’y fait parfois la guerre, cette mer est un lac où l’on commerce et où l’on communique…

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