Ulcinj, où la fin d’un monde

En laissant derrière nous les murailles de Kotor, nous savons qu’une page de notre voyage vient symboliquement de se tourner. Cela fait un mois que nous naviguons sur les côtes italiennes et croates, que nous traçons les frontières de l’ancien empire vénitien, que nous longeons les rivages de la défunte Yougoslavie. Mais plus au sud, après Budva et Bar, commence un autre monde. Dès Ulcinj, une petite ville de 25.000 habitants du sud du Monténégro, les populations albanophones remplacent progressivement les Slaves, et l’influence vénitienne cède la place à celle de l’Empire ottoman. Durant des siècles, pour les navires de la Sérénissime République, ces rivages étaient dangereux, peuplés de farouches corsaires à la solde de la Porte, vivant de rapines et de pirateries.

Pour l’équipage du Vetton 3 aussi, les choses seront désormais différentes. Partis à sept de Monastir, réduit à cinq par les départs de Patrice et Virginie à Sibenik, nous laissons ce matin Francis sur le quai de Kotor. Ses talents de bosco, de chef mécanicien et sa bonne humeur légendaire seront assurément une perte. Nous ne serons donc que quatre à toucher les murs d’Ulcinj, notre prochaine étape. Qu’importe, il faut avancer, il nous reste 2.500 miles marins jusqu’au delta du Danube.

Les fantômes d’Ulcinj

Pour le voyageur qui arrive par la mer, la cité d’Ulcinj ne se livre qu’au dernier moment. Alors que le soleil disparaît derrière l’horizon, les petites criques boisées qui se succèdent depuis quelques miles laissent la place à un imposant piton rocheux où s’accroche la vieille forteresse corsaire. Plus au sud, s’étendent la čaršija, l’ancien quartier ottoman, et les constructions neuves qui grignotent chaque jour un peu plus les forêts d’oliviers qui entourent la ville. « Ces oliveraies ont certainement plus de mille ans, l’huile qu’elles produisent est une des plus savoureuses au monde », affirme avec conviction Gimo, un ancien policier dont la maison est construite au milieu des arbres. « Pourtant aucune entreprise n’exploite l’huile d’olive. Les arbres ne sont plus entretenus que par quelques familles et, dans les magasins, on ne trouve que de l’huile de mauvaise qualité produite en Espagne ou en Italie ».

De fait, la situation économique de la ville est de plus en plus délicate. Dépourvue d’industrie, oubliée par le gouvernement monténégrin, et vendue à quelques politiciens corrompus qui se sont enrichis grâce aux privatisations douteuses, la cité se meurt doucement. « Ulcinj est la seule ville du Monténégro qui perd des habitants », soupire Mustafa Čanka, « tous les jeunes rêvent de partir aux Etats-Unis ou en Europe occidentale ». Notre interlocuteur, journaliste au très bon hebdomadaire monténégrin Monitor, est plus révolté que jamais par la situation politique de son pays, et fortement pour l’avenir et le développement de sa ville. « Ulcinj était la dernière cité corsaire encore active en Europe. Jusqu’en 1875, on comptait 5000 marins et 200 bateaux qui mouillaient dans la baie de Valdanos, ou plus loin, dans les bras de la rivière Bojana. Après le congrès de Berlin, en1878, pour satisfaire les revendications occidentales, les Ottomans ont incendié toutes ces embarcations ». De petite taille mais fortement toilés, ces bateaux rapides pouvaient, quand le vent était favorable, intercepter les navires marchands transitant en Adriatique et en Méditerranée. On suppose d’ailleurs que Cervantès, qui passa cinq années en captivité après la bataille de Lépante en 1576, aurait été retenu à Ulcinj. Aujourd’hui, seuls quelques bateaux de pêche mouillent encore dans la rade et l’arrivée d’un voilier comme le Vetton 3 sur les quais est un événement exceptionnel, qui attire tous les badauds de la ville.

En cette période hivernale, les rues d’Ulcinj sont désertes. Quelques quinquagénaires déambulent dans les avenues du centre, et les jeunes attablés aux terrasses des cafés peinent à dissimuler leur ennui. « Pour tenter de gagner un peu d’argent, tous les habitants de la ville proposent des chambres à 5 euros la nuit aux touristes de passage, ce qui a signé la ruine des hôtels de la ville qui ont pourtant tous été privatisés. Une fois transformés, ils ont été revendus sous forme d’appartements à des acheteurs serbes ou russes. L’hiver, les rues sont vides, l’été plus personne ne gagne d’argent », résume Mustafa. Pourtant, avec un développement rationnel préservant le formidable patrimoine naturel de la région et valorisant l’héritage architectural et historique de la ville, Ulcinj aurait pu devenir un centre touristique faisant vivre des dizaines de milliers de personnes. Cependant, faute de plan d’urbanisme rigoureux et conséquence d’une corruption effrénée, les landes marécageuses bordant la « Grande plage », la magnifique Velika Plaža qui s’étend au sud de la ville, sont dévorées à une vitesse stupéfiante par des constructions anarchiques qui rivalisent de laideur et de kitch. Laurent et Jean-Arnault, qui n’étaient pas venus à Ulcinj depuis quelques années, en restent sans voix, tandis que Joseph, en expert du bâtiment, peine à comprendre la logique urbanistique qui préconise de construire des immeubles dans des champs marécageux remplis d’immondices. « Ces bâtiments sont construits sans permis, et ne sont même pas raccordés au réseau d’évacuation des eaux. Il se prépare une véritable catastrophe sanitaire », soupire Mustafa, en nous emmenant visiter l’Ile d’Ada Bojana, qui marque la frontière entre le Monténégro et l’Albanie.

Le dernier chant de la Bojana

L’histoire de l’île commence à la fin du XIXe siècle, quand un bateau fait naufrage au large de la côte et s’échoue sur deux pitons rocheux. Les sédiments que charrie la puissante rivière Bojana depuis le lac de Scuttari (Skadar en monténégrin, Shkodër en albanais) et les montagnes du Kosovo s’accumulent sur ces points de fixation et forment en quelques dizaines d’années seulement une véritable île qui ne tarde pas à se couvrir d’une végétation marécageuse. Les habitants de la région, qui pêchent depuis toujours dans la rivière Bojana, investissent rapidement l’îlot et installent de petites bicoques.

Durant la période yougoslave, le régime titiste, qui savait parfois faire preuve d’un humour grinçant, construisit sur l’île le seul camp naturiste du Monténégro. Nul doute que les policiers albanais qui surveillaient la frontière, protégeant leur régime paranoïaque d’une invasion des « révisionnistes » yougoslaves, devaient apprécier le spectacle proposé par les touristes allemands dénudés. Aujourd’hui, il reste de cette époque des lotissements défraîchis encore fréquentés par quelques irréductibles les mois d’été. Mais la survie de toute l’ïle est menacée à court terme. « Du temps d’Enver Hoxha, les Albanais ont construit trois barrages sur le Drin, une rivière qui se jette dans la Bojana. Les sédiments sont bloqués en amont et le débit de la rivière a fortement diminué. L’île ne peut plus résister aux vagues qui déferlent du large et la plage a déjà reculé de plusieurs dizaines de mètres. Pourtant, personne à Ulcinj n’a encore compris que le problème était régional », explique Mustafa, alors que nous sommes installés dans une petite gargote sur les bords de la Bojana où nous dégustons une soupe de poisson. Si une solution n’est pas rapidement trouvée, c’est toute l’île qui pourrait bientôt disparaître, menaçant ensuite Velika Plaža.

Une catastrophe, non seulement pour les activités humaines liées au tourisme et à la pêche mais aussi pour tout l’écosystème des marais. En foulant les plages d’Ada Bojana jonchées de détritus, Alain et Laurent s’interrogent : combien de temps faut-il pour qu’un morceau de plastique soit décomposé au fond de la mer ? Combien de temps pour un bout de métal, pour un pneu ? Ici, la nature ferait bien de se dépêcher sous peine d’être totalement asphyxiée, et avec elle les pécheurs de la Bojana.

En regagnant Ulcinj et en préparant notre départ pour l’Albanie, nous nous rendons compte que cette ville, qui fut autrefois une cité prospère où Albanais, Monténégrins et Serbes vivaient en bonne intelligence, est arrivée à un tournant de son histoire. Menacée par un urbanisme destructeur et par une catastrophe écologique, économiquement sinistrée, mise en coupe réglée par des politiciens sans vergogne, Ulcinj doit prendre son destin en main, au risque de finir dans les oubliettes de l’histoire. Et il est déjà peut-être trop tard.

Au petit matin, avant notre départ, Mustafa vient une dernière fois prendre le café avec nous. L’homme est aussi un écrivain et un amateur de Gilbert Bécaud. Il entonne « La place rouge était vide »… Ancien militant de l’Alliance libérale du Monténégro (LSCG), qui se battit dans les années 1990 pour l’indépendance de ce petit pays, rêvant d’un développement équilibré et harmonieux, Mustafa nous salue : « Au revoir, Monténégro ! »

Au revoir Mustafa, et bonne chance.

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