Tiraspol et la « communauté des États non reconnus »

C’est en Mercedes noire vitres teintées que nous avons fait notre entrée à Tiraspol, la capitale de la « République moldave de Transnistrie ». Notre chauffeur, une sémillante jeune femme blonde, avait su à merveille négocier notre passage avec les policiers et les douaniers tatillons de cette autre république non reconnue…

En vérité, à Odessa, nous avons eu un peu de mal à croire que le taxi commandé la veille était bien ce véhicule qui patientait sur la rue Richelievska. Le plus tendu de nous trois était probablement Alexandre, pourtant un habitué de la Transnistrie : il soutenait que nous devions taire notre profession de journalistes, ce qui risquait de poser quelques problèmes si les douaniers, s’avisant de fouiller nos affaires, tombaient sur le matériel de radio.

Alex avait très envie de nous faire découvrir Tiraspol, mais il ne faisait que transiter par la Transnistrie : son avion de retour pour Moscou partait effectivement de Chisinau, en Moldavie. La Transnistrie a fait sécession de la Moldavie en 1990, mais Tiraspol ne se trouve qu’à une soixantaine de kilomètres de Chisinau, et la route directe d’Odessa à la capitale moldave passe par la Transnistrie. D’ailleurs, on franchit sans encombre et sans contrôle la « frontière » entre le territoire sécessionniste et celui contrôlé par le gouvernement moldave. La seule difficulté consiste à pénétrer en Transnistrie.

Venant d’Ukraine, le poste frontière transnistrien ressemble à un vrai poste frontière d’un véritable État, et les fonctionnaires, la casquette toujours frappée de la faucille et du marteau, appliquent sans fantaisie une procédure longue et rigoureuse. Il faut passer par la douane, la police, les services d’immigration, puis enfin par la police des frontières… Notre chauffeur se saisit de nos papiers et négocie brillamment les trois premières étapes. Ce n’est qu’au dernier stade, celui de la police des frontières, que tout achoppe. Une policière met en doute la validité des papiers d’Alex, car la photographie de son passeport est légèrement décollée. Sommé de présenter d’autres documents, Alex finit par exhiber sa carte de presse, ce qui ne nous empêchera pas de passer.

À Tiraspol, notre premier soin est de trouver un hôtel. Alex en connaissait un, pas trop cher et assez central, mais il a fermé. Restent trois établissements : un bouge sur les quais du Dniestr, l’hôtel de la patinoire, très excentré, et le Timoty, « luxueux » établissement qui jouxte la fabrique de cognac Kvint, l’industrie phare de la république. Le cognac de Tiraspol est en effet justement réputé. Le Timoty, pour sa part, nous propose une suite au prix astronomique de 90 dollars. C’est ça ou rien, nous devons accepter.

Nous disposons, certes, d’une baignoire à remous, mais les remous ne marchent pas et nous n’obtiendrons qu’une eau jaune et boueuse. La chambre est infestée d’acariens et les voisins feront du tapage tard dans la nuit. Nous passerons à Tiraspol la plus mauvaise nuit de notre voyage dans l’hôtel le plus cher que nous ayons payé. Mais on se loge toujours cher dans les grandes capitales…

L’hôtel a cependant le grand avantage d’être central. Nous sommes à quelques centaines de mètres du Soviet suprême, des deux ou trois restaurants de la ville, de l’unique banque qui possède un distributeur de billets. Laurent aura recours à ses services : il lui faut du liquide pour acheter des maillots du fameux club Sheriff, la gloire du foot transnistrien… Avant de glisser la carte dans la machine, nous interrogeons prudemment une employée de la banque : « oui, oui, la tirette va marcher dans cinq minutes, mais attention, elle ne délivre que des roubles russes ! » Pourquoi dans cinq minutes ? La banquière doit-elle activer une manette pour que la tirette fonctionne ? En tout cas, l’opération sera couronnée de succès, et Laurent n’aura plus, ensuite, qu’à changer ses roubles russes pour des roubles transnistriens, car la Transnistrie, contrairement à l’Abkhazie ou à l’Ossétie du Sud, bat monnaie. On trouve d’ailleurs à tous les coins de rue des changeurs qui acceptent les dollars, les euros, les roubles russes, les hryvnias ukrainiennes et les lei moldaves – mais dans les commerces, il faut payer en roubles transnistriens.

Que faire à Tiraspol ? La presse est censurée, les négociations avec la Moldavie patinent, le président Smirnov et ses amis s’enrichissent… La routine, en somme. Alex, expert connaisseur du dossier, lance quelques pistes : le clan Smirnov serait en perte de vitesse, le président du Parlement ferait figure de nouveau favori de Moscou. Certes, mais avons-nous le temps et l’énergie de nous lancer dans les subtilités de la politique locale ? Alex lance une autre piste : les représentations diplomatiques des « pays frères », ou comment les différentes républiques non-reconnues coopèrent entre elles. Alex garde un souvenir ému de son dernier passage chez l’ambassadeur d’Ossétie du Sud, grand amateur du cognac local. Voilà assez pour nous convaincre.

Le quartier des ambassades

À Tiraspol, le « quartier des ambassades » est facile à trouver. Les représentations diplomatiques de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud se trouvent en effet dans un bâtiment de l’avenue Lénine, à quelques pas du Soviet suprême de la république sécessionniste.

En réalité, les deux ambassades se situent au premier étage d’un petit bâtiment appartenant au ministère de la Défense de Transnistrie. Les drapeaux des deux républiques caucasiennes flottent sur la façade, tandis que des vétérans en treillis arpentent les couloirs où se trouvent les services payeurs. Les bureaux qui abritent les deux ambassades sont souvent fermés. Occupée à tenir des comptes sur un boulier, une secrétaire du ministère de la Défense, lâche, par la porte entrouverte d’un bureau : « oh, les Ossètes, on ne sait jamais quand ils viennent travailler ! »

L’ambassadeur de la République d’Ossétie du Sud, Son Excellence Sergueï Vladimirovitch Surago finit pourtant par nous recevoir dans les deux petites pièces de la chancellerie. D’origine biélorusse, Sergueï Surago est citoyen de Transnistrie, mais il est également titulaire d’un des très rares passeports diplomatiques sud-ossète. En poste depuis un peu plus d’un an, il explique que l’Ossétie du Sud n’avait pas les moyens d’envoyer un ambassadeur à Tiraspol. Il représente donc l’Ossétie du Sud à Tiraspol, tandis que c’est un Ossète qui représente la Transnistrie à Tskhinval. Les relations diplomatiques sont pourtant au beau fixe entre ces trois confettis de l’ancien empire soviétique.

L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud sont, à ce jour, les seules républiques ayant reconnu la Transnistrie comme un État indépendant. Pour leur part, ces deux républiques sont un peu mieux loties : depuis 2008, elles sont reconnues comme des États indépendants par la Transnistrie et la République turque de Chypre du Nord, mais aussi par quatre pays membres des Nations Unies : le Nicaragua, le Venezuela, l’île Nauru et surtout la Russie…

La sécession transnistrienne, qui s’est soldée par une guerre sanglante avec la Moldavie, en 1991-1992, a été largement fomentée par Moscou, mais la république n’a pas été reconnue par la Russie. Sergueï Surago n’élude pas ce paradoxe : « en Ossétie du Sud et en Abkhazie, c’est un conflit ethnique. Les Abkhazes et les Ossètes ne voulaient plus vivre en Géorgie, et les Géorgiens ont même essayé de commettre des génocides à leur encontre. Chez nous, en Transnistrie, il n’y a pas de problème ethnique. C’est un conflit uniquement politique qui nous oppose depuis vingt ans à la Moldavie ». Mais pourquoi, même dans ce cas, la Russie ne reconnaît-elle pas la Transnistrie ? « Nous savons très bien que Moscou ne s’intéresse pas à la Transnistrie. Ce que veut la Russie, c’est conserver un instrument de pression sur l’ensemble de la Moldavie, pour garder ses frontières occidentales, face aux pays de l’Union européenne et de l’OTAN ».

Le discours, peu diplomatique, a au moins l’avantage d’être clair. L’ambassadeur n’est pas non plus bien flatteur à l’égard du pays qu’il représente. « L’Ossétie du Sud ? Pff, Il n’y a que 50.000 habitants et rien que des montagnes… Par contre, la Transnistrie est un vrai pays industriel et développé, qui compte plus de 500.000 habitants »…

Au petit club des républiques post-soviétiques non-reconnues, l’amabilité envers n’est pas forcément au rendez-vous, même quand l’on représente un des « pays frères ».

Il est vrai que l’Ossétie du Sud comme la Transnistrie ont bien du mal à apparaître comme des États viables. La première, ravagée par plusieurs conflits, très peu peuplée, est entièrement contrôlée par Moscou, tandis que la Transnistrie s’étend sur la rive gauche du Dniestr, le long des frontières ukrainiennes, sur une largeur qui, souvent, ne dépasse pas quelques kilomètres. Elle est peuplée de Russes, d’Ukrainiens et de Moldaves mais aussi de personnes originaires de toute l’ancienne Union soviétique, venues travailler dans cette région très industrialisée. Lors de l’éclatement de l’URSS, les habitants de cette improbable région firent sécession de la Moldavie roumanophone qui devenait indépendante. Il n’existe pas, toutefois, d’identité transnistrienne, comme l’ambassadeur Surago le reconnaît bien volontiers.

L’homme s’attache toutefois à développer les relations entre la Transnistrie et l’Ossétie du Sud. « Après la guerre de l’été 2008 avec la Géorgie », explique-t-il, « la Transnistrie a envoyé beaucoup d’aide humanitaire, et nous organisons régulièrement des échanges culturels, de voyages de jeunes ».

Rallier les deux républiques, situées à plus de 2000 kilomètres de distance et toutes les deux dépourvues d’aéroport, n’est pourtant pas chose aisée. L’ambassadeur explique qu’il doit se rendre au moins une fois par an en Ossétie. « Je prends ma voiture, et je passe par l’Ukraine : le voyage dure deux jours ».

Comment voit-on l’avenir lorsque l’on est diplomate d’un Etat non-reconnu dans un autre État non-reconnu ? « Quelques pays supplémentaires devraient bientôt reconnaître l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. De toute façon, il n’y aura pas de retour en arrière. La sécession de la Géorgie est définitive, par contre, nous continuons à discuter avec la Moldavie »… L’ambassadeur se carre mieux dans son fauteuil, tout en nous offrant deux bouteilles de cognac « Kvint » : l’homme devait être fatigué, car nous n’avons bu avec lui qu’un café, mais il n’allait pas nous laisser repartir sans cognac. « Contrairement aux Géorgiens, qui se laissent manipuler par les Américains et font des guerres stupides, les Moldaves sont réalistes. Ils savent qu’il faut toujours négocier et que l’on ne peut pas s’opposer de front à Moscou. Regardez, depuis 1992, il n’y a pas eu une seule victime »…

De fait, la Transnistrie s’apprête à fêter en grande pompe son XXe anniversaire, le 2 septembre prochain, mais les relations n’ont jamais été totalement rompues avec la Moldavie : le Sheriff, le fameux club de football de Tiraspol, vient de remporter, pour la septième année consécutive, la Coupe de Moldavie. Ce club, l’un des plus riches d’Europe de l’Est, propriété du fils du président de la république sécessionniste, joue en effet dans la Ligue moldave… Juste en face du bâtiment des ambassades, dans la boutique du club, Laurent ira acheter des maillots du Sheriff, siglés Adidas, sponsor du club de la capitale d’un Etat que personne ne reconnaît, pas même la Russie.

Il ne nous reste plus qu’à prendre la route de Chisinau, où nous devons retrouver Mehdi, notre collègue roumanophone, responsable des pages Roumanie et Moldavie du Courrier des Balkans.

Le poste frontière de sortie de Transnistrie se passe (presque) comme une lettre à la poste, et la route défile vite. En une heure, nous sommes à Chisinau, l’une des plus agréables capitales d’Europe de l’Est, noyée dans la verdure. Nous buvons du kvas dans le parc central avant de retrouver Mehdi, qui arrive en bus de Bucarest, pour nous accompagner dans les toutes dernières étapes de ce voyage.

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