Sur le pont de la rivière Ingouri

Rien n’est plus simple que de passer de Géorgie en Abkhazie. Il suffit d’obtenir par e-mail un accord des autorités sécessionnistes abkhazes, puis de franchir le pont de la rivière Inguri, qui marque la démarcation entre le territoire géorgien et celui de la république autrefois autonome et qui s’est proclamée indépendante… Du point de vue abkhaze, il s’agit d’une « frontière » ; du point géorgien et international, d’une « ligne administrative ».

A Tbilissi, nous avons passé un peu de temps à échanger des mails avec quelques contacts au sein du ministère abkhaze des Affaires étrangères, pour obtenir finalement un accord de principe : nous pourrons passer en Abkhazie le 16 mai. Notre logeur de Batoumi, Pata, se propose de nous conduire à Zougdidi dans sa puissante mercédès. Zougdidi, capitale de la région de Mingrélie (Samagrelo), c’est le « Far West » géorgien, la ville frontière aux portes de l’entité sécessionniste, la ville aussi où se concentrent les réfugiés géorgiens chassés d’Abkhazie depuis la guerre de 1992-1993.

A Zougdidi, nous rencontrons David Patatsia, une connaissance de Régis Genté, notre ami et collègue, correspondant de RFI à Tbilissi. David anime la branche locale du Comité de défense des droits de la personne, basée au numéro 7 de la rue Gamsakhourdia. Cette rue ne rend pas hommage au premier président de la Géorgie indépendante, Zviad Gamsakhourdia, mais à son père, Constantin, illustre écrivain tenu en suspicion à l’époque soviétique. D’ailleurs, du temps de l’URSS, la rue portait le nom de l’écrivain russe Cholokhov, chantre des triomphes industriels du socialisme. Le Comité occupe une grande maison presque vide. Seul un petit bureau, à l’étage, est équipé. David nous propose de loger au rez-de-chaussée, où une chambre possède encore un grand lit. Il n’y a presque pas d’eau dans la salle de bain et les fantômes, on le sait, ne balaient pas la poussière, mais l’offre vient du cœur, et les pièces sombres du rez-de-chaussée nous paraissent délicieusement fraîches, alors qu’une très lourde chaleur s’est abattue depuis quelques jours sur la Géorgie. La maison de la rue Gamsakourdia sera notre base à Zugdidi, et nous y resterons assez longtemps pour être salués comme des voisins par l’épicière d’en face.

Samagrelo

Nous invitons à dîner David et son ami Irakli, qui nous décrivent le quotidien de Zougdidi, une ville très pauvre, qui croule sous le poids des réfugiés, quasiment tous sans travail, tandis que passent et repassent les 4×4 de l’UNHCR, de Médecins sans frontières, du Danish Refugees Council ou de Première urgence, ainsi que ceux de l’UEMM, la mission d’observation militaire de l’Union européenne… Nos nouveaux amis nous dressent un tableau assez inattendu de la situation, soulignant l’importance de l’identité mingrèle, la population qui vit d’un côté et de l’autre de la frontière, à Zugdidi comme dans le district de Gali, côté abkhaze… Les Mingrèles parlent une langue qui s’écrit avec l’alphabet géorgien, mais qui n’est pas compréhensible par les Géorgiens. Les Mingrèles peuvent aussi bien se considérer comme de grands patriotes géorgiens que mettre en avant leur identité spécifique. Et leur héros s’appelle toujours Zviad Gamsakhourdia, ce président chassé du pouvoir par Edouard Chevarnadzé en mars 1992, et dont le corps a été retrouvé le 31 décembre 1993… Après le coup d’Etat, Zviad Gamsakhourdia s’était réfugié dans la Tchétchénie de son ami Doudaev, avant de revenir en Géorgie en septembre 1993, établissant son « gouvernement en exil » à Zougdidi. La ville fut reprise le 6 novembre par les forces fidèles à Edouard Chevarnadze, mais un buste de Zviad Gamsakhourdia orne toujours la place centrale de Zugdidi.

Irakli travaille pour le centre de presse du « gouvernement autonome abkhaze », une structure « en exil », étroitement contrôlée par Tbilissi, mais David n’a pas de mots assez durs pour fustiger les erreurs des dirigeants géorgiens successifs, qui ont poussé les Abkhazes dans la voie de la sécession et de l’alliance avec la Russie. La basculement de l’Abkhazie dans la sécession fut, en effet, une conséquence directe de l’affrontement entre Zviad Gamsakhourdia et Edouard Chevarnadze.

L’Abkhazie disposait, à l’époque soviétique, d’un statut de république autonome au sein de la république fédérée de Géorgie. Le 14 août 1992, après avoir repris le pouvoir à Tbilissi, Edouard Chevarnadze décida de lancer ses milices, les Mkhedrioni, formées en bonne part de repris de justice, à l’assaut de l’autonomie abkhaze, déclenchant une guerre sanglante qui ne s’acheva que le 27 septembre 1993, par la reprise de Soukhoum(i), la capitale de la république autonome, par les forces abkhazes. Celles-ci furent aidées par les troupes russes, mais seulement à la fin de la guerre. Dans un premier temps, la Russie avait même appliqué un sévère embargo à l’encontre des Abkhazes, qui furent seulement soutenus par des combattants tchétchènes, auxquels on attribue d’ailleurs d’épouvantables atrocités commises contre les populations civiles géorgienne et mingrélienne. Aucun camp n’a été en reste de crimes durant ce conflit très peu médiatisé en Occident, contemporain des pires périodes de la guerre de Bosnie, et qui aurait fait un total de près de 10.000 victimes.

Irakli, qui n’a que 26 ans, a fui avec ses parents le district de Gali, où se concentre la population mingrèle d’Abkhazie, tandis que David, 40 ans, a longtemps vécu à Soukhoum(i) – les Abkhazes prononçant le nom de cette ville sans le i qu’y rajoutent les Géorgiens. Il refuse néanmoins de prétendre au statut de réfugié, et plaide pour un rapprochement entre Abkhazes et Mingrèles. Militant convaincu de la société civile, il sait que toute option militaire est vaine, et fustige le militarisme des actuelles autorités géorgiennes…

Les murs de Zougdidi sont couverts d’affiches à la gloire de l’omniprésent Micha, le Président Mikeil Saakashvili, surtout en cette période de campagne pour des élections municipales qui prennent valeur de test politique. Selon David, Micha a besoin du vote des réfugiés, qu’il berce de promesses démagogiques, pour essayer de maintenir un pouvoir chancelant et presque unanimement détesté.

Micha est partout

A Tbilissi, nous avons regardé des clips régulièrement diffusés par la télévision géorgienne, qui évoquent la glorieuse reconquête de l’Abkhazie, qui finira par arriver, un jour ou l’autre, assurent les autorités : derrière les soldats franchissant le pont de la rivière Ingouri en brandissant le drapeau national, tout un peuple s’élancera pour aller retrouver le magnifique front de mer de Soukhoumi, les jeunes filles en talons aiguilles, et les nobles vieillards tenant haut leurs coupes de vin…

Il nous tarde de passer le pont.

Nous changeons des euros contre des roubles, car l’Abkhazie utilise la monnaie russe.

David nous assure que tout devrait bien se passer, mais pourtant, rien ne semble simple. Tous les téléphones sont coupés entre la Géorgie et l’Abkhazie, et nous ne pouvons pas joindre nos contacts de Soukhoum(i), pas même le taxi qui devrait nous conduire de la frontière à la capitale. Pour sa part, notre contact au ministère abkhaze des Affaires étrangères est parti pour quelques jours en visite dans la « république sœur » de Transnistrie. L’Abkhazie fait en effet partie, avec l’Ossétie du Sud, le Nagorny Karabagh et la Transnistrie, du petit club des entités sécessionnistes post-soviétiques. Pour l’instant, le Karabagh n’est officiellement reconnu comme un Etat que par l’Arménie, tandis que l’Abkhazie et l’Ossétie, qui ont formellement proclamé leur indépendance après la guerre de l’été 2008, ont été reconnues par la Russie, le Nicaragua, le Vénézuela et l’île Nauru…

Le dimanche matin, nous prenons la route en compagnie de David, qui se propose de nous accompagner jusqu’au poste abkhaze, pour nous aider à trouver un taxi. Zougdidi n’est qu’à quelques kilomètres du fameux pont, qui marque la ligne de démarcation. Les taxis demandent huit laris (4 euros) pour y conduire les voyageurs qui veulent passer de l’autre côté.

Le passage de la rivière Ingour(i) – dans ce cas aussi, les Abkhazes suppriment le i final qu’affectionnent les Géorgiens – comporte plusieurs étapes. Une barrière surplombée d’un panneau publicitaire à la gloire de Micha marque la fin du territoire contrôlé par les forces géorgiennes. Les taxis géorgiens s’arrêtent à cette barrière. Il faut aller se présenter aux policiers qui tiennent salon dans une petite guérite, et note l’identité des voyageurs sur un gros cahier. Rien, absolument rien ne leur permet de refuser à quiconque le passage puisque, du point de vue géorgien, il ne s’agit que de se rendre d’une région à l’autre du territoire national. Cependant, ces policiers aiment bien discuter, pour passer le temps et se donner de l’importance. Ils font mine de s’inquiéter : « Avez-vous l’autorisation des Abkhazes pour passer ? – Oui, bien sûr », même s’il n’est pas question de leur montrer le moindre document…

Passé cette première étape, il faut marcher environ 300 mètres, pour arriver à un autre point de contrôle policier : deux ou trois fonctionnaires s’appuient à une voiture banalisée garée à l’ombre, tenant négligemment leurs kalashnikovs. Le rôle de ce second poste est difficile à saisir : les policiers se contentent pour l’essentiel d’appeler leurs collègues du premier poste, mais ils ne dépendraient pas des mêmes services… Des chevaux vaquent en liberté à côté des positions retranchées. Une réplique dérisoire de la statue du « revolver au canon noué », qui se dresse devant le siège des Nations Unies à New York, pointe vers l’Abkhazie. Le monument est d’autant plus incongru que la mission de l’ONU présente en Abkhazie a plié bagage en juin 2009. Les observateurs militaires de l’Union européenne (UEMM) ne peuvent pas non plus passer cette frontière.

Cinquante mètre plus loin, des chicanes et une casemate de l’armée marquent l’extrême limite de la zone géorgienne. Les militaires nous regardent négocier avec les policiers mais ne nous posent aucune question. Il faut donc les dépasser pour s’engager sur le pont, long d’environ 800 mètres, no man’s land entre les deux territoires.

Nous ne sommes pas les seuls. Des petits groupes traversent le pont, ce sont des Géorgiens de Gali qui sont venus voir des parents ou faire des courses à Zougdidi : des femmes en noir marchent, lourdement chargées. Les autorités abkhazes se font gloire d’avoir pris, unilatéralement, le geste humanitaire d’ouvrir totalement la frontière, notamment pour les Géorgiens qui vivent dans l’entité sécessionniste. Cependant, aucun véhicule ne franchit le pont, à l’exception des 4×4 du UNCHR et des ONG, car aucun des deux camps ne reconnaît les plaques d’immatriculation de « l’ennemi ». Deux charrettes attelées à des cheveux assurent un service de « taxi » pour les voyageurs trop lourdement chargés.

Nous nous engageons sur ce pont, avec l’impression de rejouer une vieille scène, d’être les acteurs d’un échange d’espion de la grande époque de la Guerre froide… Que trouverons-nous de l’autre côté ? Une petite base de l’armée russe surplombe le pont. Ce sont des garde-frontières, dont la présence a été entérinée par un accord conclu en février dernier entre l’Abkhazie et la Russie.

Mais que la rivière Ingour(i) est belle ! Préservée de la pollution, la vallée ne porte plus de traces des combats, et les hauts sommets des montagnes ferment l’horizon. Quelques vestiges de mosaïques soviétiques à la gloire du vin et de la nature se dressent encore sur les bords de la route. Nous dépassons une famille en deuil, qui revient d’un enterrement côté géorgien.

Les Russes restent dans leur base et ne nous demandent rien, nous pouvons donc atteindre la douane abkhaze, toujours en compagnie de notre ami David, qui sympathise aussitôt avec le milicien de garde au poste des « services vétérinaires », un Mingrèle engagé dans les forces abkhazes. Les choses se gâtent toutefois dès que nous nous présentons enfin à la police. Malgré ce que nous avaient assuré tous nos amis, la copie des mails échangés avec Soukhoum ne suffit pas, il nous faudrait celle du document officiel des services consulaires… En réalité, les Abkhazes sont de mauvaise humeur, et font reculer David au-dehors de la zone de douane. Quelques miliciens en treillis fatigué observent notre discussion, traînant la tong et la kalashnikov. Aujourd’hui, rien ne va sur la frontière abkhaze : les policiers géorgiens ont laissé passer une voiture qui transportait un homme très âgé, et les miliciens abkhazes ont saisi ce véhicule dont le coffre ouvert regorge de victuailles et de packs de sodas.

Nous attendons, assis devant la guérite de service. Le paysage est dominé par un panneau publicitaire appelant les Abkhazes à voter pour les élections présidentielles de décembre dernier. Finalement, un milicien plus gradé, plus gros, et au treillis plus neuf que celui de ses confrères nous fait revenir dans la guérite pour nous marteler en russe : « je-ne-vous-laisse-pas-passer »… Il ne nous reste plus qu’à faire demi-tour.

La retraite de l’Ingouri

Nous rebroussons chemin sous la chaleur accablante, déçus et furieux. Notre piteuse retraite ne peut que satisfaire les policiers géorgiens, qui nous interrogent longuement. Ils sont surtout préoccupés par la confiscation de la voiture transportant le grand-père. Faut-il prévenir l’EUMM de cet incident ? Nous sentons que le jeune policier qui nous interroge est très inquiet… Il a en effet commis « l’erreur » de laisser passer ce véhicule, malgré les consignes.

Nous reprenons un taxi pour Zougdidi et tenons conseil de guerre dans le bureau du Comité. Les téléphones s’obstinent à ne pas marcher pour l’Abkhazie. Nous envoyons des e-mails à tous nos contacts en Abkhazie, sans guère croire à une réponse en ce dimanche après-midi. Nous essayons de contourner l’obstacle en ayant recours à Odnoklassniki, le grand site social russe, l’équivalent de Facebook dans le monde post-soviétique. David cherche des internautes en ligne à Soukhoum qui pourraient nous aider, qui accepteraient d’appeler pour nous les autorités… Le tchat mené en russe devient vite surréaliste : une de nos interlocutrices veut savoir notre identité, et doutent aussitôt que nous soyons vraiment des journalistes français, étant donné que les échanges sont menés en très bon russe. « Je pense plutôt que tu es Mingrélien » – nous répondons aussitôt : « 1 Mingrélien et 2 journalistes français »… Cependant, ces échanges tournent vite court quand, soudain, le précieux document officiel des services consulaires abkhazes arrive sur le mail de Laurent… Nous voici autorisés à pénétrer dès le lendemain en Abkhazie. Nous fêtons ce succès à la bière, installés sur la petite terrasse de la grande maison de la rue Gamsakhourdia.

Passage

Le lendemain, nous reprenons la route et repassons devant les étapes initiatiques qui doivent, enfin, nous conduire en Abkhazie. Sur le gros registre du premier poste de police géorgien, le fonctionnaire de service se contente de cocher nos noms inscrits la veille. Un de ses collègues, jovial et ventru, nous soumet à un interrogatoire politique précis : savons-nous que l’Abkhazie fait partie de la Géorgie ? Que la Géorgie est démocratique ? Napoléon était-il français ? Avons-nous goûté le vin géorgien ? L’homme insiste beaucoup sur le cognac français. N’en aurions-nous pas une bouteille dans nos sacs ? – Non, monsieur l’agent, désolé… La discussion traîne tandis que nous faisons le pied de grue sous un soleil brûlant.

Finalement, la permission d’avancer nous est donnée, sauf pour David, qui ne doit pas quitter les lignes géorgiennes. Nous embrassons donc notre ami, avec la promesse de se retrouver dans quelques jours. Sur le pont, il y a plus de monde que la veille, et nous voyons passer les véhicules de quelques ONG.

Le document officiel produit pleinement son effet, et les miliciens semblent de bien meilleure humeur que la veille. Nous passons en quelques minutes, et le policier de service se charge même de nous trouver un taxi. 3000 roubles pour Soukhoum, un prix « correct pour étrangers », la fourchette pouvant aller de 2000 à 5000… Nous nous engageons sur la route défoncée qui mène à Gali.

PS : Pour des raisons de sécurité, il ne nous a pas été possible de prendre des photos du pont et des check-points.

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