Shengjin, ou « l’Albanie nouvelle » en chantier

Nous quittons Ulcinj à l’aube. Le soleil se lève à l’est, vers Ada Bojana et l’Albanie… Nous saluons les quelques pêcheurs déjà au travail et, pris d’un excès de zèle, hissons le pavillon albanais avant même d’avoir quitté les eaux monténégrines. Tout l’équipage est sur le pont pour scruter la côte : le capitaine a promis double ration de raki rrushi à qui verrait apparaître les premiers bunkers albanais. Malgré tous nos efforts, il est impossible de rivaliser avec la vue du capitaine, Alain sera le premier à apercevoir l’un de ces milliers de cubes de béton édifiés au début des années 1980, afin de prémunir l’Albanie de toute invasion des « impérialistes » de l’OTAN ou des « révisionnistes » yougoslaves…

Nous dépassons Ada Bojana, qui marque la frontière et longeons la lagune de Velipoja. L’Albanie est riche de nombreuses zones lagunaires, refuges d’une flore et d’une faune exceptionnellement riche. La veille, nous avions vu, côté monténégrin, des chercheurs observer le passage des oiseaux migrateurs. Cette richesse est cependant menacée par le développement incontrôlé du tourisme. L’été, Velipoja est une destination de plus en plus prisée.

Nous ignorons si nous pourrons pénétrer à Shengjin : les cartes maritimes ne disent rien sur l’état actuel du port. Passée la pointe, nous découvrons cependant un site en plein chantier, comme toute l’Albanie. Une nouvelle jetée est en cours de construction, et le port déborde d’activité. S’amarrer à quai est un travail de haute précision : nous finissons par encastrer le Vetton 3 entre un cargo, le pilote du port et un chalutier. Sur le quai, marins et policiers regardent la manoeuvre, non sans prononcer des conseils naturellement contradictoires. Le site de l’ancien San Giovanni di Medua constitue, de toute manière, un port naturel connu de toute antiquité, un des meilleurs abris de la côte.

En plus de quelques vaisseaux de guerre qui achèvent de rouiller, Shengjin abrite l’essentiel de la flotte de pêche du groupe Rozafa, qui possède également des restaurants, des hôtels et des casinos. Franco, un vieux pêcheur italien, nous interpelle dans un français rocailleux : il a longtemps navigué au large des côtes d’Afrique et sa femme est sénégalaise. Il est désormais employé comme consultant par le groupe Rozafa, et confirme que les eaux albanaises sont parmi les plus poissonneuses de la Méditerranée. Le stalinisme paranoïaque aurait-il protégé les bancs de poisson ? Les eaux albanaises étaient fermées à tout navire étranger, et les capacités de pêche de la flotte locale sont restées fort réduites durant 50 ans… Franco semble néanmoins convaincu que la meilleure protection des poissons albanais ne serait autre que le dilettantisme des pêcheurs albanais. « Quand les gars font une bonne journée, ils gagnent cent euros. Ils vont les boire et, le lendemain, plus personne ne veut prendre la mer »…

Franco entend bien profiter de cette manne. « Cet été, j’ai dit à des copains de Port-la-Nouvelle de venir pêcher ici l’anchois à la senne ». Avec ces grands filets tournants, qui peuvent facilement atteindre un kilomètre, des bateaux de pêche modernes et bien équipés risquent fort de rafler une bonne part des réserves du golfe de Shengjin. Il va de soi que nul, en Albanie, ne se soucie encore de préserver la ressource halieutique.

Alors que Jean-Arnault se souvient de Shengjin comme d’une petite bourgade ruinée, des dizaines d’immeubles neufs de toutes les couleurs ont surgi de terre depuis son dernier passage, il y a seulement six ans. L’été, la ville accueillerait 50.000 vacanciers, principalement des Kosovars.

Shengjin devrait d’ailleurs devenir, un jour, le port franc du Kosovo, dont l’essentiel des approvisionnements proviennent toujours de Macédoine, de Serbie et du Monténégro. Zef Gjoka, le directeur du port, menacé par l’ensablement, nous explique les projets de développement et d’agrandissement. Le nouveau canal doit atteindre une profondeur de 5,8 mètres, permettant l’entrée de bateaux de 5000 tonnes. La rénovation du port de Shengjin bénéficie d’un programme IPA de 3,6 millions, financé à hauteur de 3,1 millions par la Commission européenne et de 0,5 million par le gouvernement albanais. Une somme qui paraît bien dérisoire pour faire de Shengjin un port moderne. Pour l’instant, l’activité totale du port se situe encore dans une fourchette modeste, allant d’une année sur l’autre de 200 à 350.000 tonnes. Cet été, un ferry de la compagnie italienne Azzura Lines avait commencé à desservir Shengjin, mais la liaison a été interrompue depuis décembre. Le port était doté d’un petit terminal pétrolier, mais depuis l’an dernier, tous les pétroliers arrivent dans le port de Durrës. En-dehors de la pêche, l’activité du port consiste donc principalement à l’importation de ciment italien.

Mais Shengjin deviendra-t-il un jour le port du Kosovo, comme le gouvernement albanais l’a annoncé au printemps 2009 ? « Je n’en sais pas plus que vous. Tout ce que je sais, je l’ai appris par la presse. Aucune décision officielle ne m’a été transmise », assure Zef Gjoka. « Des ministres du Kosovo sont venus visiter le port. Ils ont dit qu’il fallait des investissements supplémentaires. C’est certain, mais qui va les faire ? » Pour l’instant, les activités en lien avec le Kosovo sont quasiment nulles. Le directeur du port reste malgré tout optimiste. « Shengjin est le port le plus proche du Kosovo, plus proche encore que Durrës. Surtout, nous ne sommes qu’à 16 kilomètres de l’autoroute… »

« L’autoroute nationale », qui relie l’Albanie au Kosovo, a été inaugurée en grandes pompes le 25 juin 2009, trois jours avant les élections législatives remportées à l’arrachée par le Premier ministre Sali Berisha, mais elle a été fermée au bout de quelques semaines, à cause des dangers présentés par le tunnel de six kilomètres qui relie Rreshën à Kalimash, la pièce maîtresse de cette autoroute qui défie les montagnes du nord de l’Albanie…

Par delà ces vicissitudes, Zeg Gjoka a sûrement raison : la relative proximité de Shengjin avec le Kosovo est un avantage majeur, et les relations entre les deux États vont s’intensifier… Cependant, avant que Shengjin ne devienne effectivement le débouché maritime du Kosovo, beaucoup d’eau va encore couler dans le Drin…

Un policier à casquette nous a pris en affection, et s’efforce de simplifier les procédures administratives qui semblent toujours héritées d’une autre époque. Il nous conduit dans une petite cahute aux murs vert pâle et nous introduit auprès de son collègue douanier. Celui-ci, le ventre calé sous le bureau, décroche à plusieurs reprises un téléphone probablement construit durant les années de jeunesse d’Enver Hoxha pour demander des instructions. « Désolé, mais vous êtes le premier voilier que nous accueillons cette année », souligne-t-il. Il réfléchit un peu puis ajoute : « depuis plusieurs années en fait ». Comme nous l’apprendrons plus tard, il n’existe pas encore de réglementation spécifique pour les bateaux de plaisance en Albanie et, dans chaque port, il est nécessaire de s’enregistrer à l’arrivée et de revenir faire des formalités avant de partir. De fait, les fonctionnaires albanais appliquent les réglementations réservées aux cargos et aux navires marchands, non sans ajouter de petites spécialités locales en fonction des ports. Il nous en coûtera ainsi 40 euros pour rester quelques heures à quai à Shengjin.

Devant nos questions et en nous rendant nos passeport, notre ami à casquette avoue lui-même être réservé sur les perspectives de développement de la ville : « si Shengjin devient le port du Kosovo, il y aura plus d’activités et moi, je conserverai mon travail », lâche-t-il sans excès d’enthousiasme patriotique.

Nous faisons quelques pas dans la bourgade neuve qui s’est développée à côté du port. Quelques vieux immeubles survivent encore, entourés par les nouvelles constructions. Nous buvons une première Birra e Tiranës, tandis que Laurent va photographier la plage de sable gris, où des enfants jouent dans les chantiers des constructions inachevées. Une grand-mère, que les amas de détritus ne semblent pas gêner, observe de petites filles construire des châteaux de sable dans la boue.

Notre départ est cependant précipité : notre ami le policier nous prévient qu’une pollution d’origine inconnue gagne le port. Nous larguons les amarres, en veillant à ne pas laisser les bouts tremper dans l’eau. Nous faisons route sur Durrës sous un soleil radieux. Joseph sort la plancha pour griller dans le cockpit des petits poissons achetés au comptoir Rozafa. À nous l’Albanie !

PS :

Nous venons d’apprendre que l’AFP a consacré une dépêche à notre voyage, largement reprise dans la presse francophone, notamment par France 24. Et nous vous annonçons aussi que notre premier reportage paraîtra jeudi 25 mars dans Témoignage chrétien

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