Sébastopol, sentinelle de la Mer Noire

Nous attendions avec impatience d’arriver enfin à Sébastopol, le plus grand port de Crimée, base de la flotte russe de la Mer Noire. Fondé en 1783 par Catherine II après l’annexion de la Crimée par la Russie, Sébastopol, avec ses huit baies successives, est probablement l’un des sites navals les plus prodigieux et les plus convoités d’Europe. La ville fut entièrement détruite par les armées françaises et anglaises en 1854 après onze mois de siège, lors de la guerre de Crimée, ce conflit bien oublié malgré sa forte empreinte toponymique sur Paris et sa banlieue.

C’est « grâce » à la guerre de Crimée que Paris compte une rue de Sébastopol et un pont de l’Alma – les zouaves ayant été particulièrement héroïques au passage de cette petite rivière. Quant à la redoute de Malakof, elle fut longtemps assiégée par les armées françaises… Les causes de la guerre, quant à elles, relèvent largement du désir frénétique de gloire militaire de Napoléon III le Petit, si désireux d’imiter son oncle, voire de le « venger » dans une guerre contre la Russie. La guerre de Crimée est aussi un moment crucial de la « Question d’Orient », de la décomposition de l’Empire ottoman, et du « grand jeu » opposant les pays occidentaux à la Russie. Les historiens militaires, pour leur part, soulignent la « modernité » de la guerre de Crimée. Celle-ci est incontestable : cette tuerie sans vraies causes ni raisons fit la bagatelle de 240.000 morts. L’ère des massacres de masse a probablement commencé sur les doux rivages de Crimée.

Sébastopol connut un autre siège durant la Seconde Guerre mondiale, résistant durant 250 jours aux troupes allemandes et roumaines, ce qui lui valut après la guerre le titre de « ville héros de l’Union soviétique ». Aujourd’hui, de nombreux drapeaux russes flottent toujours sur les bâtiments de l’armée russe des larges avenues arborées du centre ville, et les cadets de la marine montent la garde devant les monuments en l’honneur des héros de la Grande guerre patriotique, rallumant la flamme éternelle.

Une ville disputée

Sébastopol cristallise les tensions entre l’Ukraine et la Russie depuis l’éclatement de l’URSS. En réalité, toute la Crimée constitue une pomme de discorde entre les deux pays. Nikita Khrouchtchev avait « offert » la Crimée à l’Ukraine en 1954, en « cadeau d’anniversaire » pour célébrer les 300 ans d’union entre l’Ukraine et la Russie. Sébastopol était cependant la principale base soviétique de la flotte de la Mer Noire, et la ville fut dotée d’un statut spécial, sans appartenir à la République autonome de Crimée rattachée à l’Ukraine. Comme d’autres sites industriels ou militaires, Sébastopol fut une « ville fermée » durant toute l’époque soviétique. Il fallait un laissez-passer spécial pour s’y rendre, mais la ville a conservé ce statut jusqu’en 1997. Elle ne fait d’ailleurs toujours pas administrativement partie de la République autonome d’Ukraine et son maire n’est pas élu par les citoyens, mais désignée par le Président de la République d’Ukraine.

Après l’indépendance de l’Ukraine, la Russie refusa durant plusieurs années de reconnaître la souveraineté de Kiev sur la ville avant qu’un accord ne soit conclu en 1997 : Moscou ne conteste plus les droits de l’Ukraine sur Sébastopol, mais loue les ports de la ville pour sa flotte, qui partage ces installations avec la Marine ukrainienne, dont le commandement est aussi basé dans la ville. Le contrat de location a d’ailleurs été prolongé par Viktor Ianoukovitch, le nouveau Président ukrainien et le bail court désormais jusqu’à 2042. Sébastopol, c’est Brest ou Toulon partagé entre les flottes de deux pays potentiellement rivaux. L’attribution de chaque quai, de chaque partie de l’Arsenal est théoriquement définie par l’accord de 1997, mais des conflits éclatement régulièrement, notamment à propos du contrôle des phares des côtes de Crimée.

Alors, ukrainienne ou russe, Sébastopol ? La réponse à cette question si souvent agitée, n’est, en réalité, pas si évidente. Peut-être n’est-elle pas bien posée.

« Être ukrainien ? Pour nous, cela ne signifie pas grand chose, la population de Sébastopol est russe et les organisations pro-ukrainiennes sont très peu nombreuses en ville. Bien sûr, tout le monde était pour que la flotte russe reste ici, c’est le principal poumon économique de la région. 20.000 civils travaillent directement pour elle ». Engoncé dans un moelleux canapé de la rédaction de NTS, une télévision locale, Oleg Smirnov a le ton mesuré de quelqu’un qui assume son identité. « Je parle très mal ukrainien, je n’ai pas appris cette langue à l’école, contrairement à mon petit frère qui a fait tout son cursus scolaire en ukrainien », continue le jeune journaliste dans un très bon français. « Vous savez, je crois surtout que beaucoup de gens n’ont pas encore tourné la page de l’Union soviétique. Moi j’étais jeune à l’époque, je me souviens surtout des glaces et des bidons de cinq litres de lait que mes parents achetaient… ».

Disponible et accueillant, Oleg connait le métier de journaliste et comprend que nous avons besoin de contact pour rencontrer rapidement des gens succeptible de nous aider à cerner la ville et ses habitants. En nous serrant la main, nous évoquons des projets futurs. Oleg rêve de se rendre à Caen, où sont exposées plusieurs toiles du peintre Jean-Charles Langlois sur la guerre de Crimée et le siège de Sébastopol. Un jour peut-être nous reverrons-nous en France.

« La flotte de la Mer Noire veille »

A côté de l’immense statue de Lénine qui surplombe toute la rade de Sébastopol et de l’état-major de la Flotte russe, se trouve le bâtiment du service hydrographiques de la marine. La peinture est un peu défraîchie mais Ievgueni Georgievich accueille les visiteurs avec un grand sourire et une franche poignée de main. Aux murs des escaliers, les photos des martyrs tombés pendant la « Grande Guerre Patriotique » contre l’Allemagne nazie, dans les couloirs, les portraits stylisés des officiers les plus méritants. A croire que rien n’a changé depuis la chute de l’Union soviétique. « La flotte de la Mer noire veille », nous assure notre interlocuteur. « Si quelqu’un s’avise de commettre un génocide, nous sommes prêts à intervenir comme nous l’avons fait contre le stupide Président géorgien en 2008 ». De fait, c’est depuis Sébastopol que sont partis les navires qui ont écrasé la flotte géorgienne dans le port de Poti lors du conflit éclair de 2008. Et les relations avec les autorités ukrainiennes ? « Elles se sont améliorées depuis l’élection le 7 février 2010 de Viktor Ianoukovitch à la tête de l’Etat ukrainien. Son prédécesseur, Viktor Iouchtchenko, voulait nous interdire de partir en guerre contre la Géorgie. Mais nous lui avons répondu que nous avons loué le port, et que nous faisons ce que nous voulons ! » Ievgueni Georgievich est conseiller municipal de Sébastopol et, d’après son passeport, citoyen ukrainien.

De fait, nombre d’anciens officiers de l’armée russe se sont installés à Sébastopol après la fin de leur service et sont devenus citoyens ukrainiens après l’éclatement de l’URSS et l’indépendance de l’Ukraine. Ce qui ne les empêchent pas de recevoir leurs pensions de Moscou.

Accoudé à une balustrade sur les hauteurs de la ville, Andreï Chobolev regarde ce port qu’il connaît si bien. Propriétaire du quotidien Sevastopolskaïa Gazeta, Andreï Chobolev est aussi un chansonnier très apprécié à Sébastopol. Il chante en russe, naturellement, et ses textes évoquent beaucoup sa ville qu’il aime passionnément. « Pour beaucoup de ses habitants, Sébastopol est avant tout la ville qui a résisté aux nazis durant la guerre, une ville héros de l’Union soviétique, une ville résistante. Ce passé est toujours très vivant : l’Union soviétique et ses mythes héroïques survivent toujours chez nous. Beaucoup de gens assimilent le nationalisme ukrainien au fascisme, de manière sûrement exagérée. Sébastopol ne peut pas être ukrainienne, mais elle n’est pas non plus vraiment russe. C’est un port, un monde en soi, une ville résolument à part ».

Andreï Chobolev se prend à rêver tout haut que Sébastopol, ville de guerre, devienne une ville de paix, une ville qui jouirait d’une sorte d’extraterritorialité. Tout en continuant d’abriter la flotte russe de la Mer noire car, sans ses bateaux de guerre et ses cadets qui défilent au pas avec leurs bonnets à pompon, Sébastopol ne serait plus Sébastopol.

Nous avons logé dans un petit appartement de la Bolchaia Morskaia Oulitsa, la « Grande rue de la Mer », l’une des trois artères du centre de Sébastopol. Notre propriétaire nous a montré avec fierté les photos de sa fille, devenue top modèle à Pétersbourg, après des études de droit. Nous avons bu du kvas rue Lénine, et une bière sur les quais en regardant les petits enfants et les grands-mères se baigner. Nous avons trinqué au cognac à la glorieuse cause de la paix dans le monde avec notre ami officier hydrographe Ievgueni Georgievich. En réalité, la question de savoir si Sébastopol est russe ou ukrainienne ne se pose pas : la ville est tout simplement restée soviétique. Nous nous sommes bien gardés de rappeler à nos nouveaux amis de Sébastopol que l’Union des Républiques socialistes soviétiques avait été officiellement dissoute le 26 décembre 1991, au lendemain de la démission de Mikhail Gorbatchev. Il n’est pas toujours bon d’ôter aux gens leurs illusions.

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