Révolte écologique sur la Mer Noire

Tous les dimanche, des milliers de personnes originaires des bords de la Mer Noire se rassemblent près des quais de Kadiköy, sur la rive asiatique d’Istanbul, pour manifester contre les projets pharaoniques qui risquent de défigurer à jamais leur région : centrale nucléaire à Sinop, centaines de barrages prévus de Samsun à Artvin…

Chaque manifestant brandit des pancartes dénonçant le projet menaçant la vallée ou le village qui lui tient à cœur, beaucoup d’enfants sont habillés en costumes traditionnels et, entre les discours, les jeunes entament sans cesse des horon. Le horon, c’est la danse par excellence de la Mer Noire. En vérité, c’est plus qu’une danse : dès que deux ou trois personnes se rencontrent, ont quelques minutes de temps libre, au bord du champ ou en pleine ville, en attendant le bus ou en retrouvant des amis, hop, elles se prennent par la main et commencent à danser en formant une ronde. On frappe des pieds en accompagnant ce mouvement par un léger déhanchement des épaules et la ronde tourne très lentement, presque immobile. Un tambour accompagne parfois les danseurs, mais bien souvent, le horon démarre sans accompagnement musical, son rythme étant tellement profondément ancré dans les esprits et dans les corps. Dans les vallées qui descendent vers la mer, c’est la gaïda, la cornemuse qui est l’instrument naturellement associé au horon. La gaïda et le chant à répons, un chant « tuilé » comme en Bretagne, bref, le kan ha diskan turc…

Horon

Ce horon – le nom de la danse est, bien sûr, d’origine pontique – nous l’avons donc découvert lors des manifestations écologiques du dimanche à Kadiköy, et nous n’allons cesser de le retrouver tout au long de notre périple sur les bords de la Mer Noire.

Passé Sinop, nous avons compris les raisons de se mobiliser. Toute la bande côtière a été détruite par la construction de l’autoroute qui file de Basra jusqu’à la frontière géorgienne, sur plus de 600 kilomètres. L’autoroute prive les villes de tout accès à la côte. Elle a même parfois été construite sur des terrains gagnés sur la mer, aujourd’hui menacés par l’érosion. Pour essayer de prévenir le phénomène, des digues de béton sont construites tous les quelques kilomètres. Le remède est pourtant peut-être pire que le mal, car ces digues retiennent les sédiments et ne font que déplacer le problème quelques centaines de mètres plus loin. Parfois quelques bateaux de pêche mouillent à l’abri de ces jetées, mais ces nouveaux ports, que l’on ne peut atteindre qu’en traversant l’autoroute, n’offrent aucun service et beaucoup de bateaux semblent abandonnés.

La pêche, autrefois florissante en Mer Noire, est aujourd’hui menacée par l’épuisement de la ressource halieutique. Les marins ne remontent plus guère que des anchois, alors que nos amis d’Istanbul nous parlaient avec émotion des merveilleux poissons de leur enfance, des crabes, des araignées et des énormes turbots du Bosphore… En Mer Noire, la Russie a imposé une stricte limite des zones de pêche à la Turquie, car les bateaux turcs ratissaient le fond de la mer, mais les deux pays ne se privent toujours pas de se livrer à la surpêche.

Of Karadeniz

Après Trabzon, nous avions promis à notre collègue et amie Nur Dolay de nous arrêter à Of, petite bourgade à la fort mauvaise réputation. En effet, les gens de Of seraient à la tête de très nombreux trafics partout à travers la Turquie et, dans leur ville, pratiqueraient un islam radical et intolérant. Nur vient de terminer un film intitulé « Of, Karadeniz » (« Of, Mer Noire »), qui sortira en salle en juin en Turquie.

Le film reprend un peu l’idée de « Bienvenue chez les ch’tis ». Une jeune femme de la région d’Izmir, sur les bords de la Méditerranée, la partie la plus développée et la plus moderne de Turquie, est nommée juge dans cette petite ville de Of, au grand désespoir de ses parents, notamment de son colonel de père, qui juge avec réprobation la liaison que la jeune fille entretient avec un Laz de la Mer Noire. Bien évidemment, la jeune juge va vite se débarrasser de ses préjugés négatifs sur Of, apprendre à danser le horon et s’engager dans les mobilisations écologistes…

Nur nous a expliqué qu’elle voulait « s’attaquer aux préjugés pesant sur les gens de la Mer noire, mais que les habitants de Of sont très fiers de leur mauvaise réputation ». Quand la jeune juge et sa mère arrivent à Of, elles demandent au premier citoyen de rencontre si Of dépend bien de la préfecture de Rize et celui-ci leur répond, dans une réplique appelée à devenir fameuse, que « Of ne dépend que de Dieu ». A Istanbul, nous avions promis à Nur et à sa fille, Melissa Papel, qui tient le rôle principal dans le film, de nous arrêter à Of.

Nous y arrivons un bel après-midi, alors que commence un match essentiel opposant Fenerbahce au Trabzonspor, le club de foot que soutiennent tous les riverains de la Mer Noire. A la terrasse du café où nous nous installons, une cinquantaine de supporters, âgés de 7 à 77 ans, regardent avec concentration le match, retransmis en direct. A l’occasion d’un coup franc manqué, des cris de colère s’élèvent, mais le patron de l’établissement vient vite remettre de l’ordre. A Of, un match de foot se regarde silencieusement, avec respect. Quand le muezzin lance l’appel à la prière de l’après-midi, quelques hommes barbus et enturbannés se pressent vers la mosquée, mais les supporters ne tournent même pas la tête.

En réalité, la bourgade ne diffère en rien de toute celles qui se succèdent sur le littoral. Elle se compose de hauts immeubles souvent inachevés, construit au cours des vingt dernières années, où se concentrent des habitants récemment arrivés des montagnes. L’absence d’accès à la mer ne gêne guère ces nouveaux habitants du littoral, qui lui tournent délibérément le dos. « Les Laz ne savent pas nager et ne mangent pas de poisson », nous glissera un ami. « Ils sont venus s’entasser sur le littoral pour trouver des conditions de vie un peu meilleures qu’au village mais, en réalité, il n’y a pas de travail. Ils partent souvent travailler à Ankara ou à Istanbul, où ils sont présents dans le secteur du bâtiment. Ils construisent aussi sans cesse des immeubles chez eux, dans ces nouvelles villes champignons »… La population est jeune, et l’urbanisation sauvage a envahi presque tout le littoral.

Au pays de Hemşin

Un peu plus loin, passé Rize, nous avons une adresse pour fuir ce littoral déprimant et remonter dans les vallées. Nur nous a conseillé de nous rendre à la Fιrtιna Pensyon, dans la vallée de la Fιrtιna… Nous remontons jusqu’au petit bourg de Çamlιhemşin, longeant la rivière envahie par des installations d’extraction de graviers. Des bulldozers continuent de déplacer des roches, à quelques centaines de mètres d’un premier centre de rafting. Pourtant, plus nous avançons, plus la rivière se fait sauvage. A Çamlιhemşin, toutefois, point de Fιrtιna Pensyon. Nous tournons dans le bourg, demandons notre chemin à des quidams qui nous donnent des informations contradictoires, avant de trouver enfin la bonne route. Après Çamlιhemşin, la Fιrtιna est restée entièrement sauvage. Ses eaux sont bouillonnantes, alors que les neiges des hautes montagnes n’ont pas encore fini de fondre. Au bout d’une dizaine de kilomètres, nous arrivons enfin à la Fιrtιna Pensyon, mais l’accueillante petite auberge est envahie par un club de rafting moscovite… Selco, le propriétaire, nous propose cependant d’aller nous loger chez son neveu, qui tient un gîte de l’autre côté de la rivière. Nous traversons le pont et nous enfonçons dans la forêt, alors que la nuit commence à tomber. Le chemin est défoncé par des ornières, et nous devons vite abandonner la voiture. Au terme d’une courte marche, nous trouvons enfin le campement d’Evrin et de Gülcay Güney (lire « Nos rencontres »), quelques cabanes accrochées au bord de la rivière. Evrin, de père turc et de mère allemande, a grandi ici. Ses parents ont construit cet improbable campement il y a une trentaine d’années. Il est revenu y vivre avec un an, avec sa compagne, rencontrée à Istanbul, mais originaire de Trabzon. Ils traduisent, Gülcay de l’anglais et Evrin de l’allemand. Sa nouvelle traduction de Kafka fait déjà autorité en Turquie.

Gülcay attend un enfant, et le jeune couple vit avec une vieille chatte et une jeune chienne. L’affaire est vite conclue. Nos nouveaux amis peuvent nous offrir une petite cabane de berger : il y a deux couches et, au bout d’un large tablier de pierre, une cheminée. Nous allons vivre trois jours dans ce petit paradis au bord de la Fιrtιna. Gülcay nous cuisine des repas succulents, Evrin nous abreuve en rakι dès que le soir tombe, le couple a bricolé un accès Internet de premier ordre, et nous avons écrit quelques posts de ce blog dans la cabane qui sert de cuisine, de pièce à vivre et de bureau. En réalité, il ne s’agit que d’un auvent ouvert sur la rivière. Toutefois, dès que la nuit tombe, nous allumons un grand feu, dont nous emportons quelques tisons avant d’aller nous coucher. Pour se laver, il faut allumer le feu dans le sauna suspendu au-dessus des tourbillons de la rivière. Auprès du feu, au milieu de ce paysage sauvage, nous comprenons que nous avons changé de monde, que nous sommes déjà dans le Caucase. D’ailleurs, toute les semaines ou presque, qund il n’arpente pas les yayla, les hauts plateaux, Evrin va acheter des cigarettes et de l’alcool à Batoumi, en Géorgie.

Gülcay ne tarit pas d’éloges sur les habitants de la vallée. Ici, dit-elle, elle peut se promener habillée comme elle le souhaite, alors qu’elle est obligée de se couvrir les épaules pour sortir dans la rue à Trabzon. Les habitants du pays de Hemşin sont en effet particuliers. La toponymie porte toujours beaucoup de traces arméniennes, et ils sont parfois présentés comme des Arméniens islamisés. « Personne ne parle plus arménien, mais les gens d’ici acceptent de dire qu’ils sont, peut-être, d’origine arménienne, ce qui est déjà beaucoup en Turquie. Les vieux connaissaient sûrement l’histoire de la région, mais ils sont morts sans parler. Durant longtemps, toute cette histoire était interdite », explique Evrin.

Les barrages d’Ikizdere

La vallée de la Fιrtιna a été la première concernée par les projets de barrage, il y a une vingtaine d’années. La rivière aurait été détournée depuis le château de Zilkale jusqu’à Çamlιhemşin – et le petit paradis d’Evrin et de Gülcay aurait disparu. Les habitants se sont aussitôt mobilisés, et l’intérêt touristique de la vallée a fait, pour le moment, reculé le gouvernement. Par contre, toutes les autres vallées de la région sont menacées.

Nous partons avec Evrin, un beau matin, pour la vallée d’Ikizdere, à l’ouest de Rize. Trois centrales sont en cours de construction dans cette vallée. De Kalkandere jusqu’à Ikizdere, le bas de la vallée n’est plus qu’un immense chantier. Selon le dernier projet, pas moins de 15 régulateurs devraient, à terme, canaliser les eaux de la rivière. Les projets déposés par les compagnies privées qui poursuivent ces travaux sont régulièrement cassés par la justice, mais les entreprises ne se découragent pas, présentant sans cesse de nouveaux « rapports d’impact environnemental ». Ces rapports sont exigés par la loi, mais ce sont les entreprises qui doivent elles-mêmes les commanditer auprès de cabinets spécialisés, ce qui ouvre bien évidemment la porte à toutes les dérives.

Nous montons jusqu’à l’hôtel Rizos, établi au-dessus d’Ikizdere, un immense établissement thermal qui vient d’ouvrir ses portes. L’impact environnemental de ce vaste complexe mériterait aussi d’être critiqué, mais la direction de l’hôtel a rejoint la lutte contre les barrages. Un régulateur risque en effet d’être construit à cinquante mètres de l’établissement, ce qui aurait pour effet de détourner les eaux thermales, privant l’hôtel de sa raison d’être. Le manager nous explique que l’Etat a donné son accord à la construction de l’hôtel, en assurant que les barrages resteraient limités au bas de la vallée… Nous ressortons perplexes de la visite du spa. Evrin résume la situation : « en Turquie, l’Etat peut toujours s’offrir le luxe de promettre tout et son contraire aux uns et aux autres. Il n’est jamais obligé de tenir sa parole ».

La mobilisation contre le barrage unit toute la population de la vallée, qui a multiplié les manifestations et les sit-in devant les chantiers. Un grand meeting est prévu le 15 mai à Ikizdere. Le vice-maire de la bourgade, Nezir Bekiroglu, nous explique que la commune est impuissante à s’opposer à ces projets. La mairie est contrôlée par l’AKP, le parti du Premier ministre Erdoğan, mais la révolte écologiste gagne aussi les sympathisants du parti au pouvoir.

Nous reverrons Selco, le propriétaire de la Fιrtιna Pensyon, grand expert en horon, et porte-parole de la plate-forme écologique dans la vallée. Celle-ci fédère en effet tous les habitants de la région, et possède des correspondants dans chaque vallée. Il nous explique que, selon les projets heureusement repoussés, la vallée de la Fιrtιna aurait dû satisfaire 0,04% des besoins énergétiques de la Turquie, alors que les écologistes estiment à 30% les pertes d’énergie liées à un système de transport défectueux, au niveau national. Dans d’autres vallées, moins atteintes que celle d’Ikizdere, comme dans celles de Fιndιklι ou de Kiresun, des mobilisations très fortes se poursuivent.

Les projets de barrages se multiplient depuis 15 ans, depuis la privatisation du marché de l’énergie, et la fin du monopole du Türkiye Elektrik Kurumu, la compagnie nationale. L’Etat se contente de jouer un rôle de régulateur du marché par le biais de son agence EPDK, et cède des rivières aux compagnies privées en concession pour 49 ans. Au total, pas moins de 1300 projets de barrages auraient été déposés dans tout le pays. La Turquie, qui achetait autrefois de l’énergie à la Bulgarie, est devenue autosuffisante, mais les compagnies privées visent l’exportation, notamment vers le Caucase, tandis que les prix flambent, notamment dans les grandes villes comme Istanbul.

Vers la frontière

Cependant, il nous faut bien quitter le petit paradis de la vallée de la Fιrtιna. Nous rendons notre voiture de location à Rize, et achetons un billet de bus pour Tbilissi, la capitale de la Géorgie, que les Turcs appellent toujours de son ancien nom de Tiflis. Toutefois, le direct Istanbul/Tiflis qui passe à 13 heures à Rize ne s’y arrête pas. Accompagné par un responsable de l’agence, nous allons donc le récupérer sur la bretelle d’autoroute qui traverse la ville. Le bus nous attend sur la bande d’arrêt d’urgence. En deux heures, nous sommes à la frontière, qu’il faut passer à pied. Les policiers géorgiens, équipés d’installations ultra-modernes, vérifient l’identité de nos pupilles avant de nous souhaiter d’un air cérémonieux « Welcome to Georgia », un formule que tous les fonctionnaires ont dû apprendre. En attendant que le bus nous rejoigne, nous commençons à sympathiser avec nos compagnons de voyage – nos compagnonnes, plus exactement, car le bus ne transporte presque plus que des femmes de ménage géorgiennes, qui travaillent à Istanbul et reviennent au pays pour de courtes vacances.

Nana et Rusla sont installées avec nous au fond du bus. Elles nous servent du thé et nous offrent des parts de khatchapouri. Elles travaillent comme hôtesses sur ces bus qui effectuent la navette entre la Géorgie et la Turquie, mais sont en pause durant ce voyage et se contentent de revenir au pays. « Toutes ces femmes travaillent très très dur, pour gagner 500 ou 600 dollars par mois et faire vivre leur famille », nous explique Nana. Elle-même complète son salaire d’hôtesse en tenant un petit magasin dans sa ville de Roustavi, à une cinquantaine de kilomètres de Tbilissi. Elle revend des vêtements ou de la vaisselle achetés en Turquie.

Les hommes qui ont voyagé dans le bus jusqu’à la frontière n’y remontent pas. Ils étaient Arméniens et devaient simplement passer une frontière de la Turquie, pour obtenir un nouveau tampon leur permettant de séjourner quelques mois dans le pays. La Turquie n’accorde pas de visas de long séjour aux travailleurs arméniens, qui seraient pourtant près de 100.000 dans le pays. Ils doivent donc faire un long voyage de plus de 20 heures, d’Istanbul à la frontière géorgienne, puisque les frontières européennes, celles de la Grèce ou de la Bulgarie, leur sont fermées. Nous poursuivons notre route vers Tbilissi.

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