Retrouvailles au Monténégro

On revient toujours au Monténégro – et ceux qui découvrent le pays savent qu’ils y reviendront. Nous sommes entrés dans la Bouche de Kotor en fin d’après-midi, après une belle journée de mer. Le froid des montagnes nous a saisi en même temps que baissait la lumière du jour, tandis que nous avancions, doublant les installations militaires abandonnées de Rose, les vieux navires de guerre à quai à Kumbor, les chantiers navals de Bijela. Dans le golfe de Tivat, nous avons essayé, à la jumelle, de juger de l’avancée des travaux de Porto Montenegro, l’immense marina qui se construit sur le site de l’ancien arsenal. Elle devrait être capable d’accueillir les plus grands yachts de Méditerranée, mais les actionnaires se déchirent : l’oligarque russe Oleg Deripaska, propriétaire du Combinat d’aluminium de Podgorica (KAP) s’est retiré du projet il y a un an. Il est vrai qu’il est en conflit ouvert avec les autorités monténégrines sur les conditions du rachat du KAP, cette catastrophe sociale et écologique qui menace l’avenir du Monténégro. Le projet de marina est donc désormais porté par le Canadien Peter Munck et des « hommes d’affaires locaux »…

Sur les quais des villages de la Bouche, les vieilles maisons de pierre sont peu à peu noyées parmi les constructions nouvelles. On est, certes, encore loin de la catastrophe urbanistique de Budva, mais le mitage du paysage se poursuit, sans que l’on sache à qui sont destinées ces nouvelles constructions. Beaucoup de citoyens de la Bouche continuent d’habiter dans les immeubles socialistes lépreux de Kotor, Dobrota ou Risan, édifiés après le tremblement de terre de 1979.

Arrivés au port de Kotor, les formalités administratives nous prennent deux bonnes heures. Le vigile du port appelle un policier, qui nous explique que toute la procédure doit commencer par une visite à la capitainerie, laquelle est fermée. Quelques coups de fil permettent de faire apparaître un débonnaire douanier ainsi qu’une dame assez peu aimable, employée de la capitainerie, qui survient accompagnée de sa fille. Il faut dire qu’il est déjà 19 heures, l’heure de quelques séries à ne pas manquer sur les différents canaux de la RTCG, la télévision monténégrine. Nous remplissons des formulaires à droite et à gauche. Le vigile grille des cigarettes avec nous en se renseignant sur la France et notre connaissance du Monténégro : « Fabrique-t-on toujours du Châteauneuf-du-Pape ? Avons-nous goûté le Vranac monténégrin ? Quels sont les tarifs comparatifs d’un café, d’une bière, d’une baguette de pain, d’un appartement, d’une Ferrari, d’un paquet de cigarettes, d’un kilo de viande bovine à Paris, à Podgorica, à Kotor, à Sarcelles, à Plouneour-Lanvern ? » Il faut dire que la dernière étape de la procedura, celle qui doit mener le policier, désormais bien installé dans sa guérite chauffée, à apposer un coup de tampon sur chacun de nos passeports est longue, très longue. Avant d’apposer chaque tampon, le policier doit passer de longs coups de téléphone : « Oh, kume ! Oh, compère !… » Le vigile tente d’excuser son collègue : depuis deux jours, ils sont débordés de travail, ce qui pourrait expliquer une kinésie du poignet. Le douanier relativise un peu cette information : depuis le 1er janvier, nous ne sommes que le troisième voilier arrivé à Kotor.

Nous pouvons enfin nous mettre à quai, juste devant l’entrée de la vieille ville, à côté d’un somptueux ketch de 32 mètres, et de quelques luxueux yachts. Beaucoup de ces bateaux arborent le pavillon américain, en lieu et place de la bannière monténégrine. L’un est immatriculé à Belgrade, un autre à Kingstown, Jamaïque.

Le Monténégro est le pays des retrouvailles. Dimanche, nous avons accueilli à bord Bernard Garancher, ambassadeur de France au Monténégro, et notre amie Pascale Delpech. Traductrice de serbo-croate, monténégrine de cœur et de passion, Pascale est désormais conseillère culturelle auprès de l’ambassade de France en Serbie. Elle a pris l’avion pour nous rejoindre, quittant le froid de Belgrade pour le premier week-end de soleil que connaît depuis longtemps le Monténégro.

Un peu plus tard dans l’après-midi, ce sont les deux « piliers » du Courrier des Balkans, les deux plus anciennes traductrices de l’équipe, Jasna Tatar-Andjelić et Persa Aligrudić, qui nous rejoignent en famille : Jasna avec son mari Siniša et son fils Vukan, Persa avec sa fille Biljana. Nous partons tous en balade jusqu’au village de Perast, le vent nous permettant même de revenir sous gênois. Vukan, 5 ans, tient fièrement la barre avec Alain.

Nous reviendrons le lendemain, pour visiter le petit musée du village, consacré à la gloire des grandes « kazade », les douze illustres familles de Perast, dont les membres servirent comme capitaines de la flotte vénitienne. À son « âge d’or », au XVIIe et au début du XVIIIe siècle, Perast posséda jusqu’à trois chantiers, où l’on ne construisait pas de lourdes galères, mais de rapides voiliers, capables de courser ceux des pirates barbaresques d’Ulcinj. Les capitaines de Perast formèrent aussi les futurs officiers de la flotte russe que formait le tsar Pierre-le-Grand. Ces grandes familles ont quitté Perast, après la chute de la Sérénissime, en 1797. Ici, l’annexion de Venise par Napoléon Bonaparte ne fut pas un lointain événement politique, mais signa la fin d’un monde.

Perast a été lourdement endommagé par le tremblement de terre de 1979, mais le village, flanqué des deux îlots qui abritent un monastère orthodoxe et l’église catholique de Notre-Dame-des-Rochers, demeure un petit coin de paradis. C’est aussi d’une des zones les plus chères du littoral monténégrin. Avec la crise, les prix ont cependant baissé, et les vieilles maisons en ruine ne se vendent « plus » que 10.000 euros le mètre carré. Qui achète ? Et où sont passés les « autochtones » de la Bouche de Kotor, marins et catholiques ? La conservatrice du musée de Perast, nous répète entre deux cigarettes, dans son bureau surchauffé, volets fermés pour ne pas voir la mer : « les Russes, les Russes »… Elle-même, originaire du village voisin de Risan, revendique haut et fort son identité serbe plutôt que monténégrine.

Impossible de ne pas évoquer ici la mémoire de Don Branko Sbutega, archiviste de l’évêché de Kotor, prêtre érudit et militant, qui pouvait évoquer durant des heures cette culture menacée de la Bouche, dont la population n’a cessé d’être brassée depuis la chute de la Sérénissime République… Lui-même descendait d’une famille de douaniers vénitiens, et il constatait que le nombre de ses fidèles ne cessait de diminuer. Bientôt, la Bouche comptera plus d’églises et de chapelles que de catholiques. Don Branko s’est battu durant des années pour l’indépendance du Monténégro et contre les verrues urbanistiques, environnementales et sociales qui défigurent le pays. Il est mort d’un cancer foudroyant quelques semaines avant le référendum de mai 2006 qui a rendu son indépendance au Monténégro. À Perast, difficile de ne pas penser également à la princesse France Petrović Njegoš, elle aussi emportée par un cancer en août 2008, qui avait rêvé de créer des ateliers de prêt-à-porter pour rendre vie à l’ancienne usine textile du village. Ce projet venait contrarier les intérêts des puissants, politiques et « businessmen ». Son mari, le prince Nikola, également président du Courrier des Balkans, nous appelle alors que nous naviguons de Kotor vers Perast.

Dans la Bouche de Kotor, il y a toujours des marins, et nous avons visité la Faculté de navigation, discuté avec des vieux officiers de marine qui occupent leur retraite à pêcher sur le port, mais nous vous en parlerons dans un autre post.

Les retrouvailles nous porteront aussi à Cetinje, la capitale royale du Monténégro, nichée dans les montagnes qui dominent la Bouche. Avant même d’atteindre Njeguši, berceau de la dynastie Petrović Njegoš, nous roulons dans la neige qui rétrécit encore l’étroit serpentino, la vieille route qui relie Kotor à Cetinje. À Njeguši, des dizaines de restaurants se sont ouverts ces dernières années pour servir du jambon et du fromage aux touristes qui effectuent en troupeaux serrés l’excursion de Cetinje, une des figures obligatoires des croisières qui font étape à Kotor. En hiver, la paix règne dans le village, dont la vaste polje est dominée par la silhouette imposante du mont Lovćen.

À Cetinje, nous retrouvons notre ami ami Peja, Petar Martinović de son vrai nom, qui nous exhibe fièrement son diplôme de mécanicien bateau, un aspect de sa biographie qui nous était inconnu. Son fils Ivan, pilier de la brigade locale des sapeurs-pompiers, a aussi effectué son service militaire dans la flotte yougoslave, en 1996-1997, et il a même servi sur le Jadran, le somptueux voilier-école construit dans les années 1930 pour la marine royale yougoslave et qui appartient désormais à la marine monténégrine. Le monde de la mer et celui de la montagne semblent se tourner le dos, les pentes « horribles et sauvages » de la Montagne Noire, du Monténégro, comme ont pu l’écrire les voyageurs du XIXe siècle, semblent former une infranchissable barrière, mais pourtant ces deux mondes communiquent depuis toujours. Les paysans vendaient leurs produits sur la côte, et les hors-la-loi de la côte pouvaient toujours trouver refuge dans les montagnes, le royaume des haïdouks, des hommes libres…

Nous visitons Cetinje, la plus petite capitale d’Europe. Devant le siège de l’actuelle Présidence de la République, gardée par deux hussards en dolmans rouges de fantaisie, Joseph ne peut plus retenir un cri d’émotion : ça y est, nous sommes enfin arrivés à Klow, la capitale du royaume de Syldavie ! Doctement, Jean-Arnault confirme les choses : c’est au-dessus de Cetinje, sur les plateaux de pierre du « Vieux Monténégro » que se trouvait autrefois le Centre de recherches atomiques de Zbrodj, d’où est partie la première fusée lunaire, emmenant le professeur Tournesol, Tintin, Milou, le capitaine Hadock et deux policiers qui n’avaient pas vu l’heure tourner, sans oublier un espion bordure…

Le Monténégro est le pays des retrouvailles, c’est aussi celui des départs. Francis nous a quitté mardi matin, sautant dans un avion direct de Montenegro Airlines pour Paris. Il devait initialement nous accompagner pour convoyer le bateau de Monastir à Venise. Au final, il sera resté plus d’un mois avec nous, alliant ses talents de bosco, de chef mécano et de chef cuisto à sa gentillesse… Un mois, cela fait en effet un mois que nous sommes partis de Monastir, le 14 février. Durant tout ce long week-end monténégrin, nous avons beaucoup trinqué à ce premier mois de mer.

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