Pluie et soleil en Dalmatie

Bien naïf est celui qui, arrivé dans le port de Vis, croît avoir gagné pour de bon la Croatie…

Vis, un soir d’hiver, a la timide discrétion d’une petite bourgade que les touristes négligent. Nous dégustons des calamars et de petites travarice, de l’eau-de-vie parfumée aux herbes, dans l’unique pizzeria ouverte. Nous sommes les seuls clients, le patron semble vouloir étouffer un brûlant chagrin sous d’innombrables verres de whisky, qu’il ingurgite seul à sa table, tandis qu’un jeune garçon nous sert avec gentillesse et sans impatience. Dehors, il pleut.

Le matin, nous nous rendons à la capitainerie, bien sûr fermée alors qu’elle devrait être ouverte. Qu’à cela ne tienne, nous trouvons vite le capitaine du port au café du coin.

« D’où venez-vous ? – D’Italie… » Nous voyons s’esquisser une moue de mécontentement sur le visage du capitaine.

« Ce n’est pas possible… Buvez votre café – Vous aussi, capitaine, prenez votre temps. – Hvala Bogu… »

Non, il n’est pas possible d’arriver ainsi, un beau soir de février, dans l’île de Vis. Les formalités d’entrée en Croatie ne peuvent s’effectuer à Vis que durant les mois d’été. L’hiver, il faut aller à Split. Nous négocions un peu, pour obtenir le droit de nous rendre à Šibenik, plus au nord, mieux placé sur notre route vers Venise.

Le capitaine est sympathique et accommodant. Il déchire les formulaires qu’il avait commencé à remplir, et nous assure qu’il ne préviendra pas la capitainerie de Split. « Ne dites pas que vous êtes passés par Vis », nous adjure-t-il, tout en nous imprimant une météo.

Nous promettons, mais violons ici même notre promesse, sur ce blog. Tant pis, le péché est véniel. De Monopoli à Šibenik, la droite ligne passe presque par Vis, où nous n’avons fait qu’une si brève escale… Nous reviendrons dans l’île d’ici une ou deux semaines.

De Vis à Šibenik, sous le soleil revenu, nous tirons un bord magnifique, porté par un bon vent, à plus de 8 nœuds, avant de devoir passer au moteur pour slalomer entre les îles proches de la côte, et nous glisser dans l’étroit chenal de Šibenik. À peine à quai, nous nous précipitons à la capitainerie, pour régler toutes les formalités. De sympathiques policières montent à bord pour viser nos passeports en jouant la sévérité pour mieux nous adresser de petits sourires pleins de malice. Le fonctionnaire des douanes, quant à lui, ne se donne même pas la peine de descendre dans le carré, préférant lancer des boutades à ses collègues.

Nous nous amarrons à un quai qui longe une gare routière affublée de quelques sandwicheries. Un gros ferry de la compagnie maritime croate, la Jadrolinija, bouche l’horizon. Dès le lendemain, nous découvrons les ruelles de la vieille ville, le cimetière au pied du château, où paraissent de gros chats habitués à ronronner au premier passant venu. La ville semble vide, seul un groupe de touristes japonais se presse vers la cathédrale.

Nous restons deux jours à Šibenik, le premier sous le soleil, le second sous la pluie. Nous cherchons à rencontrer le maire, un pionnier de la médecine sportive yougoslave. Cet homme de gauche a arraché la mairie des mains du HDZ lors des dernières élections, en mai dernier. Le vice-maire finit par nous recevoir, nous expliquant les problèmes et les projets de la ville, qui doit tourner le dos à son long passé industriel, et essayer de repenser son développement. Petar Baranović est un ancien capitaine de la marine marchande, qui déplore tout particulièrement le saccage de la compagnie de navigation locale, la Slobodna Plovidba, dont les 25 navires sont passés sous pavillon de complaisance lors de l’indépendance de la Croatie, avant d’être revendus par quelques profiteurs liés au régime de feu Franjo Tudjman.

Les églises orthodoxes du centre sont fermées, mais le président du Conseil national serbe local vient nous rejoindre à bord du bateau. Non, les Serbes de Šibenik n’ont pas de problèmes particuliers, malgré quelques manifestations ponctuelles d’intolérance. Les villages de Krajina, pillés et incendiés en 1995, sont tout proches, mais la population serbe de la ville est bien intégrée. Beaucoup de Serbes de Šibenik ont même combattu dans les rangs croates, nous assure Pero Lalić.

À Šibenik, nous reprenons un peu pied dans le monde, du moins dans le monde connu et habituel des Balkans. Josip, le gérant du sympathique café wifi où nous passons de longues heures, nous parle de la corruption, des profiteurs de guerre, des usines revendues pour une bouchée de pain, et d’une ville qui ne peut pas vivre seulement du tourisme. Les mésaventures de Konstruktor font la une des journaux croates. Cette entreprise de travaux publics vient de se faire rafler le « marché du siècle », la construction de l’autoroute qui doit relier le port de Bar, au Monténégro, à la frontière serbe – un chantier évalué à 2,7 milliards d’euros. Un consortium israélo-grec, non sans liens avec certains amis du Premier ministre Djukanović, serait en passe de remporter le nouvel appel d’offres.

Le monde, c’est aussi la catastrophe environnementale qui vient de se produire dans la plaine du Pô, en Italie, près de Monza. Des « inconnus » ont ouvert les réservoirs d’une raffinerie de pétrole. 10.000 tonnes de brut se répandent dans le Pô, et devraient gagner l’Adriatique dans les prochains jours. L’état d’urgence a été proclamé dans les régions italiennes de Lombardie et d’Emilie-Romagne, la Croatie se mobilise.

À Šibenik, nous connaissons aussi la première séparation de notre voyage. Virginie et Patrice, qui nous avaient accompagné depuis Monastir, prennent un car pour Zagreb : ils sont enseignants et les vacances scolaires s’achèvent ce week-end en Bretagne. Nous connaîtrons sans doute, durant tous ces mois de mer, beaucoup de séparations et de retrouvailles. Samedi, nous mettons le cap à 7 heures du matin sur Venise, mais nous ne sommes plus que cinq : Alain, Joseph, Jean-Arnault, Laurent et Francis. Entre les îles Kornati, le soleil brille. Derrière Zadar, nous voyons la ligne blanche des sommets enneigés des Alpes dinariques.

Au large de Susak, la mer est d’huile sous une lune presque pleine. L’île de Susak est la dernière que nous croisions avant de mettre le cap sur la pointe de l’Istrie et le Golfe de Venise – on a le sentiment qu’un monde se termine.

Au terme de 27 heures de navigation, nous passons vers 10 heures l’entrée du port du Lido. C’est dimanche, les premières messes s’achèvent, et les cloches des églises de la Sérénissime retentissent, comme pour saluer pour notre arrivée. Nous devons ruser avec la marée pour nous amarrer à quai.

Laisser un commentaire