Par les mers et les tempêtes, nous te cherchons, camarade Tito !

Tito aimait à se faire photographier en uniforme blanc d’amiral, mais notre navigation sur les traces du maréchal est restée infructueuse. Avant d’entrer à Pula, venant de Trieste, nous avons voulu faire une étape aux îles Brijuni, lieu privilégié de résidence du fondateur de la Yougoslavie. Hissant le pavillon de courtoisie croate au large des îles, nous regrettons de n’avoir pas celui de l’ancienne République socialiste fédérative de Yougoslavie (SFRJ) : cette défaillance aura-t-elle été la cause de nos déconvenues ? À peine avons-nous accosté au quai de Veli Briun, qu’un cerbère se rue vers nous. Il faut payer 800 kunas (plus de 100 euros) pour avoir le droit de faire escale dans ce port. Cette taxe élevée donne toutefois l’accès au parc naturel des îles pour 24 heures, mais les membres de l’équipage n’ont pas le droit de dormir à bord et doivent obligatoirement descendre dans le luxueux hôtel de l’île. De toute manière, le musée établi dans l’ancienne résidence de Tito est fermé en cette période de l’année. Nous n’avons plus qu’à repartir pour Pula et, des Brijuni, nous n’aurons vu, du large, que la blanche résidence du maréchal, les forêts et les prairies de la réserve naturelle.

Après l’escale de Pula, nous décidons de repartir vers deux hauts lieux de la mémoire titiste. Avant de rejoindre Vis, où Josip Broz Tito se réfugia en 1944, poursuivi par les Allemands et accueilli par les Britanniques qui tenaient – encore une fois – l’île, nous voulons faire escale à Goli Otok, « l’île nue », la redoutable île-prison où des milliers de prisonniers politiques expièrent leurs « fautes » – depuis les « staliniens » d’après la rupture de 1948 jusqu’à divers dissidents et contestataires. L’un des derniers hôtes de cette île, dans les années 1960, fut l’immense chanteur rrom de Niš, Šaban Bajramović, réfractaire au service militaire. Nous voulons rendre hommage aux uns comme aux autres : Laurent et Jean-Arnault entament la chanson « Druže Tito, mi ti si kunemo » au large de Veli Briun et, à l’approche de Goli Otok, nous aurions souhaité mettre à fond sur la stéréo du bord « Dželem, dželem », chantée par Šaban Bajramović…

Hélas, le cerbère de Brijuni a dissuadé toutes nos ardeurs titistes, et la mer ne nous a pas permis de réaliser notre projet. Après avoir passé une nuit à l’abri du port de Krk, nous mettons le cap sur Goli Otok, mais pour trouver aussitôt une forte mer, poussée par une bora soufflant à plus de 35 nœuds au débouché du canal de Grgur. Nous passons les deux heures les plus difficiles depuis notre départ, les vagues sont courtes et violentes. Une dure journée et une longue nuit nous attendent. La mer se calme un peu quand l’île de Rab nous protège de la bora, qui souffle du Nord-Est, mais certains passages sont difficiles, dans la « mer de Vir », et au passage de la « porte de Premuda », entre les îles de Premuda et de Škarda, ainsi qu’au large de Kornat.

Le soleil brille pourtant, et nous longeons des côtes qui semblent vierges, parfois encore couvertes de forêts. De loin en loin, nous voyons de rares maisons, un clocher. Grande est la tentation de s’arrêter, d’aller faire escale en ces îles, d’essayer de partager la solitude des rares îliens qui se reposent de la tornade touristique de l’été. Que trouverions-nous pourtant sur Goli Otok, sur Silba ? Peut-être un bar, une épicerie, quelques vieillards, et sûrement, en remontant vers les villages de l’intérieur, des babas, des grands-mères qui nous offriraient du fromage et de la travarica, de l’eau-de-vie aux herbes… Plus sûrement encore des villages abandonnés et des hôtels fermés hors saison. La réalité aurait-elle déçu ou surpassé ces rêves îliens ? Nous ne le saurons pas. Encore une fois, Umberto Saba : « il porto accende ad altri i suoi lumi… » Nous devons gagner Vis. Nous arrivons vers 4 heures du matin à Komiža, l’autre petit port de l’île, après avoir fait quelque 135 milles en 20 heures, portés par un bon vent. Il ne nous reste plus qu’à trouver la Titova Špilja, dans les montagnes qui surplombent le petit port.

En chemin, entre Pula et Krk, nous avons fait escale dans la petite crique de Rabac, défigurée par d’énormes hôtels – rachetés il y a dix ans par un Italien pour la somme dérisoire de 15 millions de marks allemands, nous apprendra un habitant. Nous voulions en effet voir Raša, petite cité minière abandonnée à une dizaine de kilomètres de la côte. C’est ici, sur la côte sud-est de l’Istrie, que passait, entre les deux guerres mondiales, la frontière entre les royaumes d’Italie et de Yougoslavie.

Le charbon d’Istrie commença à être exploité dès 1785, quand la région était encore vénitienne. À la fin du XIXe siècle, ce charbon alimentait le marché de Trieste, où il était acheminé par bateau puis, dès 1879, par chemin de fer. Les mines appartenaient alors à la Trifailer Kohlenwerks Gesellschaft, qui avait son siège à Vienne. En 1921, les mineurs de la région, de différentes nationalités, se mirent en grève, minèrent l’entrée des galeries et créèrent une éphémère « République de Labin ». L’exploitation des mines de Raša et de Labin fut relancée par Mussolini, qui chargea, en 1936, l’architecte triestin Gustavo Pulitzer Finali de créer une cité minière idéale. En à peine plus d’un an, la cité sortait de terre, grâce au travail des bagnards. Les mines de Raša connurent cependant leur plus grande exploitation après la guerre, durant les deux premières décennies du socialisme yougoslave, malgré deux tragiques coups de grisou. Les mineurs venaient de toutes les Républiques yougoslaves, pour « construire le socialisme ». Peu sont restés : durant longtemps, la petite ville ne posséda pas de cimetière, les travailleurs rentraient chez eux pour mourir et se faire enterrer.

Les derniers puits ont cessé toute activité il y a une quinzaine d’années, mais 2000 personnes vivraient encore à Raša. Sur la façade d’une maison, un graffiti proclame toujours « Hoćemo Jugoslaviju » – « nous voulons la Yougoslavie ! ». La piscine est abandonnée, et les lettres se détachent de l’entrée du puits du 1er mai : « P.va Maj.k.ja Ra.a ».

Dans un très beau texte, « La ville idéale retourne à la nature », publié dans le recueil Last & Lost. Atlas d’une Europe fantôme (Lausanne, Noir sur Blanc, 2007), Tatjana Gromača évoque la beauté de la cuvette de Raša, et le charme de son architecture, nette et idéale comme un tableau de Giorgio De Chirico. Elle regrette toutefois que les jeunes de la bourgade ne fassent rien d’autre que pianoter des SMS sur leurs téléphones mobiles et chercher à quitter les lieux. En toute honnêteté, à leur place, nous ferions de même.

Pour atteindre Raša, nous avons fait du stop depuis Rabac, pestant contre le manque de solidarité des automobilistes croates, mais ceux-ci devaient certainement nous confondre avec des touristes allemands perdus, en ce froid début du mois de mars, dans les infâmes hôtels de Rabac. Finalement, nous sommes pris par deux jeunes de Novi Sad (Voïvodine, Serbie), qui ont récemment trouvé du travail dans la région et abusent, le week-end, des herbes à fumer.

Nous mangeons un burek dans l’unique café ouvert de Raša, sur l’ancienne Place de l’Empire italien. Cela ne manque pas d’allure, Gustavo Pulitzer Finali était un bon architecte. De son œuvre, seule la statue du mineur qui jouxtait l’église a disparu. Une photo nous permet de la voir, près des toilettes du bistro. Son style « trop fasciste » lui a valu d’être démantelée à l’époque yougoslave. Pourtant, les travailleurs de choc de tous les pays et de tous les régimes ont un évident air de famille.

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