Les Tatars de Crimée sont de retour sur leur terre

On peut parcourir la Crimée en ignorant l’existence du peuple tatar. Tout au plus, croisera-t-on, de ci de là, de petites mosquées en cours de construction, quelques gros villages à l’allure de bidonvilles inachevés. Les Tatars de Crimée, déportés en Asie centrale par Staline sous l’accusation collective de « collaboration », le funeste 18 mai 1944, sont revenus dans leur pays depuis la fin des années 1980. Ce retour a été « toléré » par les autorités ukrainiennes, mais les Tatars sont réduits à l’état de squatters sur leurs terres ancestrales.

En roulant de Kertch à Simferopol, nous avions traversé certains de ces villages. Les maisons sont neuves, mais souvent de mauvaise qualité, rapidement bricolées. Elles détonnent à côté de celles des villages voisins, toujours entourés de luxuriants jardins. A Sébastopol, par contre, la présence tatar est réduite au minimum. Il fallait que nous revenions vers la capitale de la République autonome de Crimée pour découvrir enfin la situation tragique du peuple tatar. En chemin, nous traversons la bourgade de Bakhshisaray, où les Tatars déportés en Ouzbékistan commencèrent précisément à s’installer à leur retour en Crimée, à la fin des années 1980.

Nous étions en contact téléphonique avec Lila Muslimova, la secrétaire particulière de Mustafa Djemilev, l’icône vivante du peuple tatar de Crimée, ancien dissident plusieurs fois emprisonné à l’époque soviétique, pionnier du retour en Crimée, député au Parlement ukrainien, et président du Mejlis des Tatars de Crimée…

Lila Muslimova nous avait expliqué que Mustafa Djemilev – de son vrai nom tatar Mustafa Abdülcemil Qırımoglu – devait revenir vendredi de Kiev à Simféropol, et qu’avec un peu de chance, nous pourrions être reçus dans l’après-midi… Nous voici donc partis pour le Mejlis, abrité dans un petit bâtiment du centre de Simferopol que tout le monde connaît en ville. La façade de l’édifice est ornée du drapeau national ukrainien et de celui du peuple tatar de Crimée, une bannière bleue frappée d’un trident jaune. Les autorités de Kiev et les nationalistes ukrainiens ou russes accusent régulièrement le Mejlis de constituer un « gouvernement parallèle », mais les institutions tatars affichent leur légalisme envers l’État ukrainien.

Personne ne garde l’entrée du Mejlis. Une bien sympathique dame nous invite à attendre à l’étage. Lila Muslimova assiste à une importante conférence, mais ne devrait pas tarder à revenir dans les lieux. Nous attendons en compagnie d’un homme âgé, qui a fait une longue route en marchroutka, en minibus, pour venir exposer ses doléances. Un secrétaire du Mejlis finit par l’inviter dans son bureau. Trois dames lui succèdent sur les banquettes de la salle d’attente. Nous faisons toujours tapisserie, tandis que des odeurs de soupe montent peu à peu du rez-de-chaussée, où la sympathique dame de l’accueil mitonne des petits plats pour le midi.

Le Mejlis – on peut traduire ce mot d’origine persane par « conseil » – est l’instance exécutive du Qurultay, la grande assemblée des Tatars. Tous les cinq ans, les Tatars élisent 200 membres de cette instance, où siègent également 50 membres de droit. Les 250 membres du Qurultay désignent ensuite les 33 membres du Mejlis. Il existe aussi des Mejlis locaux dans toutes les communes où vivent des Tatars. « Nos élections sont parfaitement démocratiques et les autorités, tant nationales que locales, consultent toujours le Mejlis central ou les Mejlis locaux dès que se pose un problème concernant la communauté tatar », nous expliquera, un peu plus tard, le vice-président du Mejlis, Refat Chubarov, également président du Congrès mondial des Tatars de Crimée, le bras droit de Mustafa Djemilev…

Nous lisons les derniers numéros d’Arraid, le journal du Mejlis. Celui du mois de mai est naturellement consacré aux commémorations de la déportation. Le 18 mai 1944, alors que la plupart des hommes étaient au front, la police a cerné tous les villages de la région. En quelques heures, l’ensemble de la communauté a été déportée vers l’Ouzbékistan. Les femmes, les enfants, les vieillards ont été rassemblés dans des trains, après n’avoir eu que quelques minutes pour emporter de minces bagages. Au total, selon les chiffres officiels, 32.000 hommes du NKVD furent mobilisés pour l’occasion, 193.865 Tatars furent déportés, dont 151.136 vers l’Ouzbékistan, les autres vers différentes régions reculées de Russie. Plus de la moitié des Tatars déportés moururent de faim ou de maladie durant le trajet ou immédiatement après leur installation. En tatar, cette tragédie est connue sous le nom de « Sürgün », l’exil, et elle est commémorée chaque année.

En 1967, un décret du Soviet suprême a officiellement réhabilité les Tatars, les lavant de l’accusation collective de « collaboration » avec l’occupant nazi. Cependant, ils ne purent commencer à revenir sur leurs terres qu’avec la fin de l’Union soviétique.

Aujourd’hui, quelque 250.000 Tatars sont revenus vivre en Crimée, où ils représentent un peu plus de 10% de la population de la république autonome. Au moment de la conquête russe de la Crimée, en 1783, ils étaient près d’un million. Un siècle plus tard, en 1897, ils n’étaient plus que 186.000 : un siècle de domination russe avait décimé ce peuple, le poussant massivement à l’exil vers la Turquie, notamment à l’époque de la guerre de Crimée (1853-1856), où les Tatars étaient perçus comme une « cinquième colonne », favorable à l’Empire ottoman.

Lila Muslimova finit par arriver. Cette belle et dynamique jeune fille semble tout entière vouée à la cause. Comme tous les Tatars de sa génération, elle est née en exil, mais elle est revenue très jeune en Crimée, où elle a grandi dans les difficiles conditions réservées aux Tatars. En attendant de savoir si Mustafa Djemilev pourra nous recevoir, elle contacte un responsable du Mejlis local de Simferopol, qui nous emmène visiter son village.

Ana-Iourt

Eldar a la quarantaine, une vieille lada et une vraie tête de Tatar, aux traits fortement mongoloïdes, ce qui est loin d’être le cas de la majorité des Tatars de Crimée. Au fil du temps, ce peuple s’est en effet mêlé aux autres habitants de la Crimée, Grecs, Juifs, Italiens descendants des colons génois du Moyen Âge, et il est souvent bien difficile de deviner qui est Tatar.

Eldar est né en Ouzbékistan, dans la vallée de Ferghana. Il est revenu en Crimée en 1991. Il possède un petit cabinet de géomètre et appartient à l’élite sociale de la communauté : plus exactement, il fait partie des quelque 10% de Tatars qui ont un emploi.

Nous traversons les banlieues de Simféropol et le gros village de Svoboda Biéloié. Il faut ensuite prendre une route de terre pour gagner le village d’Ana Iourt, sur les hauteurs. 246 familles vivent sur ce plateau pelé. Les derniers arrivés n’ont ni eau ni électricité, car seules les premières lignes de maisons disposent des infrastructures de base. Eldar nous présente le site de l’école : un terrain vague entouré d’une vague barrière. Il nous montre le terrain de sport : un terrain vague avec un panier de basket. « Le gouvernement nous a permis de nous installer ici, car ces terres n’appartenaient à personne, mais ensuite, il fait comme si nous n’existions pas. Nous sommes des citoyens de seconde zone : nous payons nos impôts, mais nous n’avons droit à rien. Nos villages sont privés des services publics les plus élémentaires. Chaque matin, nous enfants doivent faire cinq kilomètres pour aller à l’école ».

Avant de nous rejoindre, Eldar a eu le temps de passer quelques coups de fil. Une famille nous attend pour un « café à la tatar » : on boit du café au lait en grignotant des fruits secs, puis une tasse de thé sans sucre est servie pour se laver la bouche. La famille de Server Iliazov possède toutefois une belle maison, qui dispose de l’eau et de l’électricité. Server était ingénieur en Ouzbékistan, mais en Crimée, il n’a pas d’emploi. La famille survit en tenant un petit magasin, et en comptant sur le travail du frère de Server, pilote d’hélicoptère, qui a pu trouver du travail auprès d’une compagnie privée canadienne.

Trois générations cohabitent : deux garçons d’une quinzaine d’années, les parents et les grands-parents maternels. Le vieux Fahri Sherfedinov est né en 1935. Il se souvient de la déportation : « nous avons eu 15 minutes pour faire nos bagages. Mon père était au front, il est mort en Allemagne ». Sa femme évoque la vie difficile des déportés en Ouzbékistan : « nous travaillions au Kolkhoze, mais nous vivions dans des sortes de camps, il fallait sans cesse pointer à la police ». « À l’école, poursuit sa fille, la déportation n’était jamais évoquée, mais nous étions souvent montrés du doigt comme des collaborateurs ».

« Autrefois, explique le grand-père, notre famille était riche, mais nous avons perdu nos terres lors de la collectivisation, puis nous avons été déportés »… Peu à peu, pourtant, la génération née en déportation a pu s’intégrer, faire des études, trouver du travail hors des kolkhozes. En revenant en Crimée, les Tatars ont, à nouveau, tout perdu. « En Crimée, nous n’avons aucun droit à faire valoir. Après la chute du communisme, nos terres et nos maisons ont été données aux Russes qui y ont vécu depuis 1944. Nous n’avions pu emporter aucun titre de propriété lors de l’exil », explique Fahri Sherfedinov. « Bien sûr, nous avons des droits sur les terres des kolkhozes d’Ouzbékistan où nous avons travaillé, mais là-bas, la terre et les maisons ne valent rien ».

Le « peuple autochtone » de Crimée a été réduit à l’état de squatters sur ses propres terres.

Nous finissions par formuler la question qui nous brûle les lèvres : « ne regrettez-vous pas d’être revenus en Crimée ? » – « Non, s’exclame la femme de Server. Nous avons grandi dans l’idée que reviendrions un jour en Crimée, et nous sommes heureux que nos enfants aient pu naître sur la terre de nos ancêtres ».

Nous mettons le cap sur le lycée 42, le seul de Simféropol qui dispense un enseignement en langue tatar. En Ukraine, et particulièrement en Crimée, il existe deux types d’établissements scolaires publics : en russe et en ukrainien. Le lycée tatar de Simféropol est un lycée « ukrainien », car c’est dans cette langue que sont donnés la majorité des cours, mais il assure aussi des cours de langue et culture tatar.

Le lycée est vide, car l’année scolaire est déjà terminée, mais le directeur, Nariman Akhmedov, nous rejoint rapidement. Il est fier de son établissement, créé grâce à la mobilisation des parents. L’établissement accueille 700 élèves, dont 8% ne sont pas Tatars. Dans toute la Crimée, il n’y a que sept établissements qui dispensent un enseignement en langue tatar. « Nous nous réjouissons de la présence d’élèves non-tatars », explique Nariman Akhmedov. « Pour que la Crimée devienne vraiment une société démocratique et multiethnique, il faudrait que les élèves de toutes les nationalités apprennent les trois langues de la région, l’ukrainien, le russe et le tatar. Ce serait la seule manière de lutter contre les préjugés. Beaucoup de Russes de Crimée nous considèrent toujours comme des collaborateurs ou des descendants de collaborateurs ».

Eldar est en contact téléphonique constant avec Lila Muslimova. Rencontrer Mustafa Djemilev, qui vient d’arriver de Kiev, semble difficile, mais son bras droit, Refat Chubarov, nous attend dans un autre bâtiment du Mejlis.

Nous le retrouvons dans une sorte de salle de conférence. L’homme nous donne un petit cours d’histoire et de politique, en allumant l’une après l’autre des cigarettes. Il s’intéresse beaucoup à notre parcours, évoquant les droits des minorités à travers l’Europe, de la Bretagne aux Balkans. « Nous ne sommes que 10% en Crimée, aussi personne ne rêve de sécession, d’indépendance de la Crimée. En réalité, la reconnaissance de nos droits collectifs et individuels est le véritable test démocratique pour l’Ukraine ».

Après avoir pris congé, il ne nous reste plus qu’à retrouver les terrasses de café du centre de Simferopol. Il fait chaud, une ambiance festive règne dans la ville. Nul ne pourrait soupçonner que le village d’Ana-Iourt ne se trouve qu’à quelques kilomètres.

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