Les secrets de Trieste

Au premier regard, Trieste n’offre que l’architecture imposante de Piazza Unità, de ses quais et de ses immeubles fastueux, héritée de l’Empire austro-hongrois. Arrivés dans la nuit, nous avons amarré le Vetton 3 au pied du Pinguino, un bar fameux de la ville, désormais fermé, et de l’ancienne criée au poisson, la Pescheria. Le bâtiment semble voué à devenir lieu d’exposition, tandis que l’ancien bassin de la pêche a été transformé en marina de luxe.

Cette grande ville de 250.000 habitants va peu à peu nous ouvrir quelques-uns de ses secrets, grâce à la complicité de notre ami Andrea Luchetta, un jeune journaliste triestin, qui sera notre guide et notre hôte durant les deux journées que nous passons dans l’ancienne cité austro-hongroise.

Trieste est désormais une ville italienne, qui affirme à chaque coin de rue son patriotisme, avec force monuments aux grands hommes de la nation. La tradition multiculturelle de la cité ne semble subsister que par quelques legs architecturaux : l’église gréco-catholique, l’église serbe orthodoxe, et l’immense synagogue.

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Tout près de la majestueuse synagogue de la piazza Giotti, se trouve l’Institut slovène de recherche (SLORI). En ville pourtant, nulle trace d’une quelconque présence slovène alors que cette communauté représente plus de 100.000 personnes, installées dans les provinces de Trieste, Gorizia et Udine. « Les jeunes Italiens et les jeunes Slovènes ne se fréquentent pas, ils vivent dans des univers différents, même s’il leur arrive de fréquenter les mêmes endroits », explique Andrea. « Et quand des équipes de foot italiennes et slovènes se rencontrent, les derbys sont souvent houleux ».

Maja Mezgec nous attend à l’Institut. « Le principal marqueur identitaire de la communauté est bien sûr la langue, et sa survie dépend du système éducatif ». Les Slovènes de Trieste et de Gorizia disposent d’un système éducatif complet, de la maternelle au lycée, ils apprennent l’italien comme une langue étrangère et peuvent ensuite poursuivre leurs études dans les Universités d’Italie ou de Slovénie.

La séparation des cursus scolaires ne favorise pas les rencontres entre jeunes des deux communautés. Le bilinguisme n’est à l’ordre du jour que dans la province d’Udine. « Dans les provinces de Trieste et de Gorizia, les droits de la communauté slovène, et notamment les droits à l’éducation, sont garantis par les accords de 1954, tandis que, dans la province d’Udine, les écoles bilingues ont été créées ultérieurement ».

L’histoire de la communauté slovène de Trieste est en effet marquée par quelques dates majeures : l’incendie par les fascistes du Narodni Dom, le centre culturel slovène, le 13 juillet 1920. Cette date a parfois été présentée comme « le début de la révolution fasciste ». Les 40 jours du printemps 1945 où la ville fut sous le contrôle des partisans yougoslaves, avant l’entrée des troupes alliées anglo-américaines le 12 juin, et le mémorandum de Londres, en 1954, prévoyant le rattachement de la ville à l’Italie. Le « Territoire libre de Trieste » avait été divisé en deux zones : la zone A fut rattachée en 1954 à l’Italie, tandis que la zone B, de Koper à Umag, avait été placée sous administration militaire yougoslave.

Maja Mezgec ne veut pas parler de cette histoire difficile, nous conseillant de nous rendre à la Bibliothèque nationale slovène, ce que nous n’aurons malheureusement pas le temps de faire. Mais cette histoire difficile est omniprésente dès que nous franchissons les portes du Primorski Dnevnik.

Tito à Trieste

Enfoncé dans un large fauteuil, Dušan Udović accueille les visiteurs avec un air bienveillant. Le directeur du seul quotidien slovène d’Italie se veut réaliste. « Nous tirons à 11.000 exemplaires, nous ne pouvons pas faire beaucoup mieux. Le journal se vend surtout sur abonnement. C’est une tradition austro-hongroise d’être abonnés aux journaux et, chaque année, nous parvenons quand même à gagner quelques dizaines de nouveaux abonnés ». Ce tirage paraît modeste au vu des confortables bureaux du journal, situés dans une petite rue d’un quartier populaire de Trieste, à deux pas de Campo San Giacomo et qui ferait certainement baver d’envie plus d’une rédaction parisienne. Le Primorski Dnevnik, héritier du Partizanski Dnevnik, quotidien créé dans la résistance, est installé dans les bâtiments de cette ancienne école slovène depuis 1945.

Dušan Udović reconnaît volontiers que la communauté slovène et son journal « penchent plutôt pour le centre gauche ». Mais, précise-t-il aussitôt, « c’est surtout parce que la droite italienne reste très fermée et très hostile envers notre communauté ». « Centre gauche », l’expression n’a pas beaucoup de sens au lendemain de la guerre, quand le journal était l’organe des partisans. Par la suite, la communauté slovène de Trieste a connu d’autres ruptures, avant tout le grand schisme de 1948 entre Tito et Staline. « Cette rupture a durablement divisé les familles, il a fallu que le Parti communiste italien rompe lui-même avec le stalinisme pour que, peu à peu, cette blessure s’atténue ». Aujourd’hui encore, les Slovènes de Trieste votent massivement par le Parti démocratique, héritier du PCI, ou pour des petites formations plus radicales, Rifondazione communista et Communisti d’Italia.

Le directeur nous fait visiter la rédaction, et l’imprimerie, située au rez-de-chaussée du bâtiment. Le chef rotativiste nous présente avec fierté son outil de travail, avant de prendre la pose, poing levé, devant l’un des portraits de Tito qui orne l’atelier. « Oui, je suis titiste, et je n’en ai pas honte… Pourquoi devrais-je le nier ? Mon père était partisan »…

Notre ami Andrea en reste un peu interloqué. La communauté slovène, décidément, garde bien ses secrets. Maja Mezgec rejette cependant l’accusation de « fermeture ». « Ce sont les Italiens qui, trop souvent, ignorent le slovène et nous jugent fermés »… Cependant, pour survivre, la communauté se passe fort bien de toute visibilité en ville et redoute avant tout l’assimilation.

« Pourquoi n’allez-vous pas voir Boris Pahor ? »

« Pourquoi n’allez-vous pas voir Boris Pahor ? » nous avait demandé Maja Mezgec, expliquant que l’écrivain de 96 ans avait ses habitudes dans certaines auberges de Prosecco. « Mais je ne sais pas s’il est là, il voyage toujours beaucoup », nous prévient-elle. Nous filons vers Prosecco/Prosek et les villages slovènes qui dominent la ville et son immense golfe. La petite voiture de notre ami Andrea avale les virages et les tournants. À Prosecco, nous allons d’une « trattoria sociale » à l’autre, demandant des nouvelles de l’écrivain. Une « trattoria sociale », c’est un restaurant géré en coopérative – les villages slovènes du Karst sont toujours des bastions rouges. Finalement, le tenancier d’une auberge située au bord la route nous désigne, après un autre tournant, la maison de Boris Pahor.

Témoin du fascisme, résistant, survivant des camps nazis, Boris Pahor, l’un des plus grands écrivains européens, nous reçoit en veste de jogging dans sa petite cuisine encombrée, tout en s’excusant de n’avoir rien à nous offrir. La vue plonge directement dans le golfe. L’écrivain nous promet « une demi-heure, pas plus », car il doit « se préparer moralement » à son départ du lendemain pour Mantoue, où il va, une fois de plus, raconter son expérience à des lycéens. Nous restons près de trois heures. Au moment des adieux, Boris Pahor ne veut plus nous laisser partir. Il soupire : « ah, j’aurais seulement deux ou trois années de moins, je vous accompagnerais bien »… C’est promis, nous lui donnerons des nouvelles du voyage. Nous consacrerons un autre post à cette rencontre, et nous vous invitons à vous jeter sur les livres de Boris Pahor.

La « ville des fous »

La città dei matti… C’est ainsi que Trieste est parfois appelée. En effet, la ville fut le théâtre d’une des plus grandes révolutions de la seconde moitié du XXe siècle : la naissance de l’anti-pychiatrie et la suppression des hôpitaux psychiatriques. Mario Reali, le directeur sanitaire du Département de Santé mentale, nous attend dans l’ancien hôpital psychiatrique de San Giovanni. Il fut un compagnon de Franco Basaglia, qui prit la direction de l’hôpital de Trieste en 1971. Avec un de ses collègues, il rappelle les principes de base d’une « psychiatrie démocratique » : « l’hôpital psychiatrique est un lieu de contention, de violence, ce n’est donc pas un lieu de soin. On ne peut soigner que des personnes libres ». Au cœur de l’expérience de Franco Basaglia se trouve le souci de restituer aux personnes malades l’ensemble de leurs droits, à commencer par le droit fondamental à la liberté de se faire ou non soigner.

Mario Reali nous fait visiter le site de l’ancien hôpital. Les anciens pavillons des « agités » ou des « sales » sont maintenant des bâtiments de l’Université. Le site abrite également un théâtre, une radio libre, et le bar Il posto delle Fragole, où nous allons boire un verre de vin blanc triestin. La radio et le bar sont exploités par des coopératives de travail incluant des personnes avec handicap, mais nul ne sait plus ici qui est « malade » ou qui est « fou »…

Franco Basaglia a été à l’origine de la loi 180 de 1978, supprimant l’internement psychiatrique. Désormais, le système de santé mentale italien repose sur le principe d’une démarche volontaire de soin, excluant l’hospitalisation, sauf pour des cas d’extrême urgence. Au centre du complexe de l’ancien hôpital trône le cheval bleu construit par des malades aidés par des artistes. Les portes du bâtiment où ce cheval fut construit se révélèrent trop petites, il fallut donc abattre un mur pour permettre sa sortie, et le cheval est resté le symbole de la destruction de l’institution psychiatrique.

En Italie, la révolution antipsychiatrique a été consacrée par la loi, mais l’héritage de Franco Basaglia demeure objet de polémiques. Le Piccolo, le quotidien local, évoque les débats à la municipalité qui rechigne toujours à donner son nom à une rue de la ville, tandis que la nouvelle majorité de droite de la province pourrait retirer à Mario Reali son poste de directeur sanitaire.

En décembre 1991, Jean-Arnault co-organisa une « caravane de la paix », qui partit de Montpellier pour Sarajevo. Dans l’équipe, il y avait Jean-Paul Borrel, ancien psychiatre qui tenait un café-librairie rue de l’Université, à l’enseigne du Zouave. Jean-Paul fut l’un des praticiens français les plus influencés par l’œuvre de Franco Basaglia. Mario se souvient bien de Jean-Paul qui fréquenta Trieste à la grande époque de la naissance de l’antipsychiatrie. Après ce premier voyage, Jean-Paul revint à Sarajevo pour y créer la Maison des citoyens. Il a été tué, dans des circonstances toujours obscures, en juillet 1993. Sur la route de Montpellier à Sarajevo, avec Jean-Paul, Jean-Arnault se souvient d’avoir fait quelques fois de brèves étapes à Trieste, mais sans jamais grimper jusqu’à la colline de San Giovanni.

Nous sommes bien loin d’avoir percé tous les secrets de Trieste. Nous n’avons pas eu le temps de suivre les traces de James Joyce, qui s’installa à Trieste en 1904, ni celles des grands écrivains du XXe siècle, Umberto Svevo et Umberto Saba, nous n’avons pas eu le temps d’aller boire du vin dans les osmize, ces caves populaires dont les propriétaires ont le droit de servir leurs propres produits, vin, fromage et jambon. Ces établissements tirent leur nom de la loi autrichienne qui permettait aux paysans de se livrer à cette vente directe huit jours par an. L’existence pérenne des osmize fut reconnue en 1783 par un décret de l’Empereur Joseph II.

Nous quittons le port de San Rocco à six heures du matin, poussés par la bora qui souffle à 25 nœuds. Les lumières du port industriel rappellent forcément les vers fameux du poète Umberto Saba : « le port allume à d’autres ses lumières, l’esprit indompté me pousse encore au large, ainsi que le douloureux amour de la vie ». Peu à peu, notre vue embrasse les deux ports voisins, Trieste/Trst et Koper/Capo d’Istria, qu’opposent aujourd’hui une forte rivalité. Un délirant projet d’usine à gaz oppose aussi à nouveau les deux pays. L’absurdité des frontières saute aux yeux, et le Golfe de Trieste, bien plus que celui de Venise, constitue le fond de l’Adriatique. Nous n’avons plus qu’à nous laisser glisser, le long des côtes de l’Istrie, vers les îles Brijuni et Pula, nos prochaines étapes.

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