Les pare-battages de Thrace occidentale

Mouillant d’île en île, de Chios à Lesvos, nous avons fini par remonter la Mer Egée, malgré les vents contraires. Alors que la nuit commence à tomber, plutôt que de poursuivre notre route dans de mauvaises conditions jusqu’à Alexandroupoli, Alain suggère une nouvelle escale imprévue à Samothrace, l’île de la victoire, à une quarantaine de milles du continent.

Ce qui frappe le plus en approchant de Samothrace, c’est la masse de sa montagne posée sur la mer. Imaginez un sommet culminant à 1620 mètres sur l’île de Jersey : belle demeure pour une Victoire. Cette Victoire en question qui bouche le radiateur des Rolls Royce, c’est Nikè, déesse grecque ailée, capable de se déplacer à grande vitesse. En américain, traduisez Nike : le célèbre logo (le swoosh) a été créé en 1971 pour 35 dollars par Caroline Davidson, une étudiante en art graphique. Trait de génie, ce trait de plume étendait l’aile stylisée de la déesse sur notre village global.

A quelques kilomètres du port, nous sommes allés visiter le site de Paléopolis où, en 1863, le consul de France à Andrinople découvrait la statue en plusieurs morceaux. La magie du lieu, déserté en ce jour gris hors saison, nous saisit de suite. Quelques chèvres déambulent dans ces champs de pierre numérotées, où les oliviers ont repris leurs droits. Les cinq colonnes du temple ont été redressées, donnant au culte des Grands Dieux l’élévation qui avait présidé à sa construction.

Surplombant l’ensemble, une petite terrasse jonchée de marbre de Paros survole le site et regarde vers la mer. C’est là que Nikè a résidé pendant des siècles, victorieuse ou brisée, mais toujours présente. Les habitants de Samothrace souhaiteraient que la statue du Louvre revienne à sa place. La question animera la soirée du bord : restitution ? Copie ? Ou pourquoi pas un hologramme tel que le suggère Jean-Arnault…

Samothrace sera notre base pour aller en Thrace occidentale, à la rencontre de la minorité « musulmane », la seule reconnue en Grèce, dont le statut est toujours régi par les dispositions des accords de Lausanne, signés en 1923 pour mettre fin au conflit gréco-turc.

En effet, le lendemain de notre arrivée, la mer n’est pas meilleure et le vent de nord-est pousse des vagues courtes et violentes. Pour rejoindre Alexandroupoli, il nous faudrait faire du moteur dans de mauvaises conditions… La décision est donc rapidement prise : Alain et Joseph resteront au bateau, à Samothrace, tandis que Jean-Arnault et Laurent prennent le ferry pour rejoindre le continent. En cette fin d’après-midi de dimanche, l’unique ferry quotidien est plein à craquer, mais il nous mène en deux heures à Alexandroupoli. Sur le pont, nous regardons les vagues et le sillage laissé par le bateau : la mer n’a pas le même visage que vue du Vetton 3.

Le port d’Alexandroupoli, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière turque, présente un panorama peu attrayant : barres d’immeubles et rues piétonnes aménagées comme dans un centre commercial de banlieue parisienne. Dès le lendemain matin, nous louons une voiture pour rejoindre Komotini. Nous avalons la cinquantaine de kilomètre qui sépare les deux villes. L’autoroute suit le tracé de l’ancienne via egnatia, entourée de hautes montagnes : nous avons retrouvé les Balkans terriens et montagneux.

Komotini, le mirage du bazar

Nous rêvions depuis longtemps de découvrir Komotini. Il y a un an, en effet, nous avons dirigé un ouvrage collectif sur les Bazars ottomans des Balkans, dont une contribution évoque le vieux bazar de cette ville, aussi connue sous son nom turc de Gümülcine. Nous nous attendions donc à découvrir un petit coin d’Empire ottoman préservé en Grèce. La čaršija qui correspond au centre de la ville de Chios nous avait mis en bouche (lire le post « Chios, île refuge, île prison ») , mais le bazar de Komotini est en train de disparaître. Des nouveaux immeubles ont entièrement envahi le centre de la ville, qui n’est pas sans évoquer certaines villes albanaises des Balkans, comme Tetovo ou Ferizaj…

Les amies grecques de Komotini auxquelles nous ne cessons de demander où se trouve le bazar, le vieux centre musulman de la ville, se contentent de nous répondre qu’il y a beaucoup d’immeubles neufs et que l’on ne prend guère soin du patrimoine architectural… Elles restent cependant très évasives. Ce bazar serait-il donc un mirage ? Le docteur Mustafa Mustafa nous livrera finalement la clé de l’énigme.

Le docteur Mustafa M.Mustafa, pour donner son nom complet, dirige un laboratoire d’analyse médicale. Ancien député au Parlement d’Athènes, il a longtemps siégé au bureau politique du Parti communiste grec (KKE), qu’il a quitté après la chute du Mur de Berlin, pour rejoindre le Synaspismos, un rassemblement de gauche radical. Le docteur M.M.M. a été l’un des premiers membres de la « minorité » de Thrace à s’engager en politique, dans les rangs de la gauche grecque. Il a aussi été l’un des premiers représentants de cette communauté à pouvoir faire des études, au lycée grec de Komotini, puis à l’Université d’Istanbul. « Jusqu’en 1992, nous explique-t-il, les membres de la minorité n’avait pas le droit d’acheter un bien immobilier ni de construire, voire même de réparer leur maison. Les gens s’entassaient donc dans des vieilles bâtisses, petites et mal entretenues. Dès que la loi a changé, la population a été saisi d’une fièvre de construction, notamment les émigrés qui avaient gagné de l’argent en Allemagne, et tout le vieux centre a été transformé : là où se trouvait autrefois une ancienne maison ottomane, se dresse aujourd’hui un immeuble de cinq étages ».

Les Accords de Lausanne de 1923 mirent fin au conflit gréco-turc, prévoyant de vastes échanges de population, tout en garantissant les droits de deux minorités : les Grecs d’Istanbul, et les « Musulmans » de Thrace occidentale. Ces derniers se concentrent principalement dans la préfecture de Xanthi et dans celle des Rhodopes, dont Komotini est la capitale. Durant près de 70 ans, cette communauté a subi un régime de discriminations bien peu connu : non seulement ses membres ne pouvaient pas acquérir de biens immobiliers mais il leur était par exemple impossible de passer le permis de conduire. Les paysans musulmans de Thrace ne pouvaient donc pas avoir de tracteurs…

En 1990, de violentes émeutes ont éclaté dans la région, et le gouvernement a commencé à lever la chape de plomb qui pesait sur la minorité. Son statut demeure toutefois régi par les disposition du Traité de Lausanne, qui définit la communauté comme une minorité confessionnelle et non pas nationale. A ce titre, la chari’a est toujours en application : l’état-civil dépend des muftis de Komotini et de Xanthi, qui règlent également les successions. Ainsi, lors des héritages, les filles reçoivent une part inférieure à celle des garçons. La minorité dispose d’un statut dérogatoire par rapport aux lois grecques, mais qui est également en contradiction flagrante avec le droit européen. Halil Mustafa, avocat et musicien (sans lien de parenté directe avec le camarade docteur M.M.M.), nous avouera que la minorité de Thrace a du mal à prendre au sérieux une Union européenne qui n’a jamais souhaité remettre en cause ce statut très particulier.

La situation a beaucoup évolué depuis vingt ans, et une intelligentsia turque de Thrace est en train de naître – qui n’hésite pas à remettre en cause le carcan confessionnel qui régit la vie de la communauté.

Cependant, la région reste marquée par de lourds problèmes de sous-développement, et la minorité pâtit d’un système éducatif inadapté. Les enfants sont scolarisés dans des écoles en langue turque, placées sous l’autorité de l’État grec et des autorités musulmanes. Dans les medresas où vont étudier les petits Turcs de Thrace, les manuels scolaires devraient venir de Turquie, selon les dispositions prévues à Lausanne mais, depuis la dictature des colonels (1967-1974), l’importation de ces manuels est interdite. Notre ami Halil, âgé de 30 ans à peine, se souvient donc d’avoir étudié dans des manuels photocopiés datant des années 1950…

Pervin Hayrullah, dynamique directrice d’une Fondation culturelle de la minorité de Thrace occidentale, est plus critique encore. Les colonels, toujours eux, ont créé une École pédagogique spéciale pour les enseignants des écoles turques. « La formation dispensée aux enseignants est tellement mauvaise qu’ils ne savent pas parler turc. Les professeurs de grec des écoles turques sont tout aussi mauvais, probablement à dessein : le gouvernement fait tout pour que les enfants de la minorité ne sachent pas plus parler turc que grec ». Les jeunes diplômés des medresas peuvent s’inscrire dans les universités grecques, où ils bénéficient même aujourd’hui d’une politique de « discrimination positive ». Toutefois, leur faible niveau ne leur permet pas souvent de poursuivre leur scolarité. La seule solution pour faire de bonnes études consiste donc à aller étudier dans les écoles grecques, au risque d’accélérer le processus d’assimilation…

Depuis une vingtaine d’années, la population de la Thrace occidentale a aussi beaucoup évolué : le gouvernement grec y a en effet installé massivement des « Pontiques », ces Grecs des rivages de la Mer Noire, qui ont quitté l’ancienne Union soviétique depuis 1990, dans le but de modifier les rapports de force ethniques.

Destins parallèles

Halil Mustafa nous explique longuement les subtilités extrêmes de la situation de la minorité, qui ne représente pourtant guère plus de 100.000 personnes. Ainsi, dans les deux villes de Komotini et de Xanthi, il y a deux muftis, l’un désigné par les autorités étatiques grecques, l’autre élu par les citoyens. « Je suis pour l’abolition de la chari’a et je ne veux pas que le mufti dispose de compétences juridictionnelles, mais je veux pouvoir élire ce mufti », explique Halil, qui est venu nous retrouver en compagnie de sa femme qu’il a épousé civilement, à la mairie, une procédure qui n’est possible que depuis quelques années en Grèce, aussi bien pour les musulmans que pour les orthodoxes… La querelle entre les muftis « désignés » et les muftis « élus » défraye la chronique depuis plus de vingt ans.

Halil est le leader d’un groupe de musique très réputé dans la région, Balkanatolia, qui a été le premier à jouer des chansons turques et des chansons grecques. La majorité des musiciens viennent de Thrace occidentale, mais quelques uns sont originaires de Thessalonique et d’Athènes. Pour Halil, la nécessité du dialogue et la proximité culturelle entre les deux communautés sont des évidences, mais il refuse pourtant une logique d’assimilation culturelle…

Pour essayer de mieux découvrir cette Thrace aux multiples facettes, nous décidons de mettre le cap sur Xanthi. Nous y retrouvons Sinan Kavaz, un jeune avocat de la ville (lire son portrait dans la rubrique Nos rencontres), qui a étudié à Istanbul et travaillé plusieurs années à Londres. Il nous entraîne pour une longue soirée dans les innombrables bars du centre de la ville. Xanthi la noctambule tranche résolument avec Komotini, la provinciale endormie. Dans les deux villes, la proportion de membres de la minorité est pourtant à peu près la même, représentant environ la moitié de la population – mais à Xanthi, assure Sinan, les traditions culturelles sont différentes.

Une bonne part du territoire de la Préfecture de Xanthi est pourtant restée interdite d’accès aux étrangers jusqu’au milieu des années 1990. Pour se rendre dans la Zone frontalière, il fallait disposer d’une autorisation spéciale de l’armée. Dans cette zone vivent nombre de Pomaks, des Slaves musulmans parlant une langue slave proche du bulgare. Les Pomaks sont les cousins des Torbesh de Macédoine ou des Gorani du Kosovo.

Nous interrogeons prudemment Sinan sur le sujet des Pomaks, car les autorités grecques jouent, ces dernières années, la carte d’une affirmation des Pomaks, dans le but assez évident de diviser la minorité. « Mais je suis moi-même Pomak », s’exclame notre ami. « Ma grand-mère ne parle que le pomak »… Sinan poursuit son explication : tous les musulmans de Thrace se considèrent comme « turcs », ce qui forme une sorte d’identité générique. Ensuite, au sein de la minorité, il y a différentes sous-catégories : les Pomaks, les Rroms, les « Arabes »… Tout le monde parle le turc, langue commune de la minorité mais, en famille, d’autres langues sont toujours parlées, comme le pomak. En nous emmenant visiter des villages proches de Komotini, Pervin nous avait également parlé des Ashkalis….

« L’identité, poursuit Sinan, n’est jamais une catégorie fixe et définie une fois pour toute. Elle se définit en fonction des contextes. Pour les Grecs, nous sommes des ‘musulmans’. Nous refusons cette définition uniquement confessionnelle, et voulons être reconnus comme des Turcs, mais cela ne revient pas à nier l’existence de différences au sein même de la communauté ». Pour des habitués des Balkans, la Thrace occidentale se présente comme un miroir grossissant, où les phénomènes identitaires peuvent s’observer à la loupe… Comment prétendre comprendre les Balkans sans connaître la Thrace occidentale ?

Sinan reconnaît que les relations entre la minorité musulmane et la majorité grecque orthodoxe se sont beaucoup améliorées ces dernières années. « Mais nous ressentons directement les conséquences des moindres évolutions des relations intergouvernementales, et il suffit que la situation se détériore à Chypre pour que nous en subissions immédiatement les conséquences. Les Grecs et les Turcs de Thrace occidentale peuvent s’entendre, mais la politique peut à tout moment transformer à nouveau la région en baril de poudre ». Ces réflexions de Sinan sonnent comme un écho des propos que nous tenaient, à Chios, les descendants des réfugiés grecs d’Asie mineure…

Sinan Kavaz évoque une discussion qu’il eut avec un Grec d’Istanbul, quand il faisait ses études dans la capitale turque. « Nous avons tout de suite sympathisé, car nous partageons le même destin : celui d’être les pare-battages des relations entre nos deux États ». Les pare-battages, ce sont ces gros boudins de plastique qui protège la coque des bateaux quand ils sont à quai. Au gré du ressac, ce sont eux qui doivent absorber tous les coups. Sur cette métaphore nautique, il ne nous reste plus qu’à mettre enfin le cap sur les Dardanelles et Istanbul.

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