Les escaliers d’Odessa

La plaine ukrainienne est immense. Elle s’étend à l’infini sous un ciel bas qui semble écraser les maisons paysannes qui rompent parfois la monotonie du paysage. La Crimée est fertile, l’Ukraine est un grenier à blé qui a toujours suscité beaucoup de convoitises. Après le traité de Iaşi du 9 janvier 1792 qui mit fin à la septième guerre russo-turque et qui consacra la défaite de l’Empire Ottoman, l’impératrice Catherine II, après avoir annexé la Crimée, favorisa l’installation de Cosaques pour soumettre les populations tatares qui habitaient la région.

Le simple examen d’une carte routière permet d’apprécier l’organisation rationnelle de l’espace. Les villages de colons chargés d’occuper le territoire laissé vacant après l’expulsion des Tatars sont construits à intervalle régulier les uns des autres. Ils disposent tous de terres à mettre en culture et sont reliés entre eux par des chemins ou des pistes. Sur la route longiligne qui monte de Simféropol à Armiansk, la bourgade qui ferme au nord la péninsule criméenne, nous voyons aussi se dessiner les carcasses de silos à grain qui découpent l’horizon sans limites de la plaine céréalière.

Aucune autoroute ne relie Simféropol à la ville d’Odessa, que nous comptons atteindre dans la journée. Partis en fin de matinée, nous ne toucherons au but qu’en début de soirée après huit heures de routes poussiéreuses et cahoteuses et quelques arrêts dans des gargotes où les routiers et les voyageurs de passage se désaltèrent. Dans l’une d’entre elles, plantée au milieu de la steppe, nous sommes abordés par une jeune femme aux yeux hagards. « Vous aussi, on vous a abandonné ? ». Non, pas vraiment. « Moi, je suis parti hier en vacance pour la Crimée avec des amis, ils m’ont laissé ici ce matin ». La jeune fille aurait pu être belle sans ce regard fixe et un sourire un peu trop figé. Sous une chaleur étouffante, la jeune femme enchaîne les bières. Autour de nous, quelques poules picorent en liberté, une soupe de mouton mitonne dans une cheminée extérieure, un jet d’eau arrose l’asphalte, et quelques compères ventrus sont affalés sur des chaises en plastique. Notre café avalé, nous reprenons la route.

Les escaliers d’Odessa

Alors que le soleil se couche, nous atteignons enfin les faubourgs d’Odessa et les immenses zones industrielles héritées de la période soviétique qui enserrent la cité. En cette douce soirée de printemps, la population est descendue dans les rues, flânant le long des avenues ombragées du centre. Cinquième ville d’Ukraine, Odessa est un des plus important centre économique du pays et l’agglomération regroupe plus d’un million d’habitants.

Avant la Seconde Guerre mondiale, Odessa était aussi la ville qui comptait la plus grande population juive d’Union soviétique, 133.000 personnes selon le recensement de 1926. Lors de la chute de la cité en octobre 1941, les occupants roumains et allemands massacrèrent systématiquement tous les Juifs. Le 10 avril 1942, il n’en restait que 703 en ville. Aujourd’hui, la grande synagogue de l’avenue Richelievska, du nom d’Armand de Plessis, duc de Richelieu et gouverneur de la ville entre 1803 et 1814 – un descendant du fameux cardinal – n’est plus fréquentée que par quelques milliers de fidèles. Par contre, elle est protégée à toute heure du jour et de la nuit par des policiers en armes.

Notre hôtel, qui jouxte la synagogue, est discret et confortable. Une terrasse nous permet de profiter de la douceur des nuits ukrainiennes en compagnie de notre ami Alexandre Billette, journaliste et collaborateur historique du Courrier des Balkans, qui couvre désormais depuis Moscou l’actualité russe pour Le Monde, Le Temps, Radio France International et divers autres médias francophones. Alexandre, qui nous a rejoint pour le week-end, connaît très bien la ville et nous met rapidement sur la piste de plusieurs contacts qui s’avèreront utiles pour la suite de nos reportages, notamment dans le delta du Danube.

Alex est un bon guide, il nous entraîne dans les rues de cette cité décrite par Isaac Babel dans les Contes d’Odessa. Comme de nombreux touristes russes et ukrainiens, nous ne manquons pas de nous prendre en photo devant le fameux escalier monumental où Eisenstein tourna en 1924 la scène du Cuirassé « Potemkine » où l’armée du Tsar massacre la population révoltée.

Le dimanche matin, nous croisons un rassemblement de retraités russes en haut des escaliers, réunis par un parti d’extrême droite. L’oratrice, sans grands talents oratoires, tonne dans son porte-voix : « allez dire aux étrangers que nous ne permettrons pas que Pouchkine soit traduit en ukrainien ». La poignée de petits vieux jette des regards inquiets aux alentours : y aurait-il des étrangers dans les parages? Et comment aller leur expliquer, en russe, que Pouchkine ne doit pas être traduit en ukrainien ?

Ce combat d’arrière-garde rappelle qu’Odessa n’est guère une ville de culture ukrainienne. Pourtant, malgré l’activisme de quelques militants, l’identité russe ne s’affirme pas de la même manière qu’à Sébastopol. Les amis odessites avec qui nous passerons du temps nous expliquent tous qu’ils se sentent avant tout d’Odessa, avant d’être ukrainiens, ou éventuellement russes.

Considérés comme l’entrée officielle de la ville pour qui vient de la mer, les escaliers ne descendent plus aujourd’hui que sur une voie rapide qui longe le port et sur un hôtel récent qui bouche toute perspective vers la mer. Une impression de coupure qui se précise lorsque l’on se promène en ville, le port de commerce occupe tout le front de mer, et la ville semble coupée du littoral. Nous irons boire des bières au pub irlandais qui se trouve à l’entrée du port, espérant voir des marins, mais l’établissement tourne le dos aux installations portuaires et n’est guère fréquenté par les gens de mer…

Nous profitons aussi de ces quelques jours de battements pour racherger nos batteries avant la dernière ligne droite de notre voyage, la Transnistrie, la Moldavie, puis le delta du Danube.

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