Les Dardanelles, portes héroïques de la Turquie

Les Grands Dieux de Samothrace ne voulaient décidément pas nous sourire. Au départ de l’île, les vents refusent toujours de nous pousser vers les Dardanelles. Nous essayons de tirer des bords, mais ne pouvons jamais avancer plus d’une heure à la voile, avant que le vent ne retombe.

Il nous faut pourtant continuer vers les Dardanelles. Le soleil brille et nous voyons peu à peu s’éloigner l’immense masse montagneuse de Samothrace. Nous croisons au large de l’île de Goceada, désormais turque, que les Grecs appellent Imbros. Samothrace et Imbros furent les bases de la marine alliée durant la bataille des Dardanelles, en 1915.

Jean-Arnault révise ses connaissances en dévorant le seul ouvrage que nous ayons pu trouver sur cet épisode majeur de la Premier Guerre mondiale, un traité fouillé écrit par un historien militaire britannique, Alan Moorehead. Laurent l’a déjà lu, quand nous naviguions encore en Adriatique.

Nos cartes restent évasives sur le port de Çanakkale, mais nous mouillons sans problème cul à quai dans l’espace réservé aux bateaux de plaisance, au pied de l’immense statue du cheval de Troie. Çanakkale se trouve en effet aux abords du site antique, découvert en 1870 par l’archéologue allemand Heinrich Schliemann. Ce cheval, symbole de la perfidie hellène, géniale trouvaille d’Ulysse aux mille ruses, est vendu sous tous les formats possibles par les innombrables échoppes qui encombrent les quais.

Au fondement de la Turquie moderne

Çanakkale est en effet une ville très touristique, même si les Turcs ne s’y pressent pas vraiment pour visiter le site de l’antique Troie… Par bataillons entiers, les enfants des écoles viennent surtout découvrir les sites de la bataille de Gelibolu (Gallipoli), plus connue en Occident sous le nom de batailles des Dardanelles, fondement de la Turquie moderne.

Le lendemain de notre arrivée, Jean-Arnault et Laurent prennent, dès potron-minet, le chemin du musée militaire, établi dans la citadelle construite par Mehmet le Conquérant, celui qui prit la ville de Constantinople, en 1453. A cette heure matinale, deux armées sont à la manœuvre : les scolaires sont en effet rejoints par d’innombrables groupes de femmes voilées, qui se photographient devant les affûts de canon regroupés dans le parc, devant la réplique d’un navire porte-mines turc qui mouille devant la citadelle.

Dans chaque salle, des appelés sont prêts à raconter les hauts faits de la guerre, souvent dans un anglais correct : difficile de ne pas penser que les conscrits qui font leur service à la citadelle de Çanakkale doivent bénéficier de sérieuses protections. Des tranchées turques sont reconstituées au dernier étage de l’immense citadelle : des poilus de cire pointent l’ennemi invisible. De temps à autre, l’un d’eux se lèvent pour fournir des explications complémentaires : des vrais soldats, des appelés en tenue de poilus de 1915, prennent la pose aux côtés des personnages de cire.

Autre trouvaille muséographique : des anciens combattants sont représentés en personnages de cire à l’heure de leur vieillesse. Ils posent, tels des vieux sages, à côté de photos les montrant en pleins combats. Des panneaux bilingues présentent leurs biographies. Ce sont le plus souvent des paysans des bords de la mer de Marmara.

Chaque salle du musée offre à la méditation des visiteurs phrases historiques écrites ou prononcées par Mustafa Kemal Atatürk, qui n’était que colonel au début de la bataille. Après huit mois de guerres de tranchées et plusieurs centaines de milliers de morts, les conseillers allemands de l’armée turque suggérèrent que la direction des opérations lui soit confiée, et Mustafa Kemal gagna la bataille en quelques semaines.

La bataille des Dardanelles est incontestablement l’événement fondateur de la Turquie moderne. Après des décennies de déclin et de défaites, l’armée ottomane remportait pour la première fois une victoire. La menace d’une occupation étrangère d’Istanbul était écartée, et Mustafa Kemal avait rendez-vous avec son destin.

L’idée de forcer les Détroits avait été lancée dès novembre 1914 par le Premier Lord de l’Amirauté britannique, Winston Churchill. Le plan fut approuvé en janvier 1915, et les opérations commencèrent le mois suivant par des bombardements intensifs des positions turques et allemandes. Le but des forces alliées était de prendre le contrôle de la Mer de Marmara, en faisant sauter le « verrou » des Dardanelles pour atteindre Istanbul, ce qui aurait signifié l’effondrement de l’Empire ottoman, entré en guerre aux côtés des Allemands et des Austro-hongrois et qui venait de subir de très lourdes défaites sur le front russe.

Le 18 mars 1915, les navires alliés regroupés en trois escadres se jetèrent dans la bataille. Trois cuirassés furent coulés par les canonniers allemands et les mines turques, l’Irresistible et l’Ocean de la Royal Navy, ainsi que le Bouvet de la marine française. Néanmoins, au soir de cette terrible journée, les batteries turco-allemandes disposées sur les côtes étaient presque toutes détruites et celles encore intactes manquaient cruellement de munitions. Selon Alan Moorehead, les Alliés auraient pu reprendre l’assaut dès le lendemain et forcer le passage jusqu’à Constantinople. Au lieu de cela, l’état-major, qui craignait de perde de nouveaux bâtiments, décida de se replier sur Imbros et Samothrace, ce qui permit aux Turcs de se réorganiser et de se réarmer. La bataille navale était perdue pour les Alliés et l’affrontement allait se transformer en une sanglante guerre de tranchées. Les Alliés débarquèrent sur les minuscules plages de la péninsule de Gallipoli, que nous avons longé en bateau. Huit mois de statu quo et d’offensives meurtrières se soldèrent par un bilan accablant : 500.000 morts, à peu près équitablement répartis de chaque côté. Sur les 70 000 soldats du corps expéditionnaire français, 45 000 furent tués ou blessés.

Au soir du 18 mars 1915, alors que les navires anglais et français avaient sérieusement affaibli les batteries turques, les Grecs, les Arméniens et les autres communautés chrétiennes d’Istanbul pavoisèrent, croyant en la victoire alliée, tandis que la presse occidentale écrivait que « Constantinople allait être libérée ». L’Empire ottoman était sur le point de s’effondrer mais, dans ce contexte tragique, le gouvernement d’Esad Pacha précipita ses plans contre « l’ennemi de l’intérieur » : le 24 avril, la déportation d’au moins 200 intellectuels et notables arméniens d’Istanbul marqua le début des massacres systématiques de cette communauté… Une dizaine de jours après notre passage aux Dardanelles, nous avons assisté aux premières commémorations publiques de cet événement dans les rues d’Istanbul, au cours desquelles des citoyens turcs ont évoqué la mémoire du « génocide » arménien.

La victoire finalement arrachée par Mustafa Kemal, qui était d’ailleurs sur beaucoup de points en conflit ouvert avec le gouvernement d’Esad Pacha, sauva néanmoins ce qui restait de l’Empire et permit, ultérieurement, la construction de la Turquie moderne. L’importance de l’événement explique la débauche de drapeaux géants et les immenses inscriptions patriotiques de Çanakkale.

Les cimetières en amoureux

Après la visite du musée, nous avons pris le ferry pour Eceabat, de l’autre côté du détroit, pour aller visiter les sites de la bataille. Sur le pont nous sympathisons avec des étudiants de Trabzon qui viennent de passer 24 heures en car pour venir visiter Çanakkale. A Kilitbahir, nous avons fait affaire avec un chauffeur de bus, qui nous a proposé de faire le tour des cimetières pour 20 livres turques par tête. A bord du bus, nous sommes cinq : Jean-Arnault, Joseph et Laurent, ainsi qu’un petit couple turc. La jeune fille est originaire d’Izmir, son ami est un Kurde qui vient des abords de la frontière irakienne. Ils parlent un peu anglais et nous traduisent les doctes informations que distille le chauffeur. Drôle d’idée tout de même de partir en escapade amoureuse pour visiter des cimetières militaires…

Près du principal mémorial turc, au Cap Hellès, des soldats répètent des cérémonies qui doivent avoir bientôt lieu. Des autobus sont garés près de chaque cimetière, les enfants et les femmes voilées jouent dans les tranchées, les marchands de souvenirs patriotiques font des affaires en or.

Au soir de cette longue visite, il nous faut reprendre la mer. Il nous reste une trentaine de milles pour sortir des Dardanelles, en naviguant de nuit au milieu des cargos qui encombrent le chenal. Sous la garde vigilante de Joseph et d’Alain, nous arriverons finalement dans la mer de Marmara alors que les premiers rayons de soleil se lèvent à l’horizon.

Une accalmie de courte durée, puisque très vite, un méchant vent de nordet se lève, nous empêchant de filer directement vers Istanbul. Encore une fois, nous sommes obligés de tirer des bords au moteur (!) pour échapper aux vagues qui s’écrasent contre la coque. Si la taille de la mer de Marmara, cette mer intérieure turque, semble modeste sur une carte, elle se révèlera pour nous extrêmement difficile, nous obligeant même à faire une escale de quelques heures dans l’île de Marmara pour laisser passer un grain. Une heure de sommeil, un peu de nourriture pour reprendre des forces et nous repartons pour tenter d’arriver dans la nuit à Istanbul, où nous attend une place dans la marina de Kalamιş, sur la rive asiatique de la ville. Après environ 28 heures d’efforts, nous arriverons finalement à quai vers quatre heures du matin, totalement exténués, mais heureux d’avoir enfin atteint la « ville monde », Istanbul.

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