Les chantiers de Pula

Cachée entre les îles, la ville de Pula ne se livre au navigateur qu’au dernier moment. Alors que le jour décline, le Vetton 3 suit les mouettes qui guettent le retour des pécheurs. Nous nous arrêtons aujourd’hui dans la capitale de l’Istrie, une petit ville de 65.000 habitants dont la principale activité économique est l’impressionnant chantier naval qui occupe la majeure partie de la baie. Ici, peu de plaisanciers, mais des grues, du métal et des usines.

Gino Sverko est un homme pressé. Dans l’austère bureau du chantier Uljanik où il reçoit les visiteurs, le chef des syndicalistes de Pula répond au téléphone et pianote nerveusement sur son mobile, les yeux mobiles et le front barré d’une ride profonde. La journée est importante pour lui, les ouvriers d’une filiale d’Uljanik qui fabrique des batteries, déjà privatisée, sont en grève et une manifestation est convoquée pour la matinée. Ces travailleurs n’ont pas été payés depuis deux mois. « Avec ses sous-traitant, le chantier naval Uljanik est le principal employeur de la ville de Pula et l’une des seules entreprises publiques qui fasse des bénéfices en Croatie. Le chantier fait directement vivre 12.000 des 65.000 habitants de l’agglomération. Pourtant, l’Etat cherche à privatiser tous les chantiers de Croatie depuis un an et demi sous la pression de Bruxelles qui en a fait une des condition pour l’entrée du pays dans l’Union européenne. Alors même que les chantiers navals sont propriétés d’Etat en Italie », soupire-t-il.

Si les carnets de commande sont pleins sur le site de Pula, où des centaines d’hommes s’activent autour des squelettes encore décharnés de dragueurs de sables en partance pour Dubaï, la situation des quatre autres chantiers navals de Croatie est en revanche beaucoup plus précaire. « Contrairement à Pula, les sites de Rijeka, Kraljevica, Trogir et Split, ont accumulé beaucoup de pertes et l’Etat veut se débarrasser de ces entreprises contre une kuna symbolique (0,15 euro). Les repreneurs n’auront qu’à éponger 40% des dettes et ils pourront ensuite librement spéculer sur les terrains libérés », poursuit Gino Sverko. La survie de la dernière industrie de la côte croate et celle des 40.000 personnes qui vivent directement des chantiers et de leurs sous-traitant sont donc directement menacées. « Nous nous battrons jusqu’au bout mais nous ne sommes pas très optimistes. Toutes les entreprises qui ont été privatisées en Croatie depuis vingt ans ont mal fini », conclut notre homme.

Pour l’heure, et en attendant un hypothétique repreneur, c’est encore l’impressionnant ballet des grues qui accueille les navigateurs qui font leur entrée dans la baie de Pula, commandée par des casernes austro-hongroises et des terrains militaires yougoslaves qui témoignent de l’importance stratégique de la région et de son histoire mouvementée. Le site de Pula, la capitale de l’Istrie, est connue depuis l’antiquité et le magnifique amphithéâtre romain construit directement sur le port jouxte les quartiers vénitiens de la vieille ville. Après la Première Guerre mondiale, toute l’Istrie, qui appartenait auparavant à l’Empire austro-hongrois, passe sous contrôle italien. Les partisans de Tito en reprirent le contrôle à l’issue de la « Guerre de libération anti-fasciste » de 1941-1945, non sans en expulser d’importantes communautés italiennes. Pourtant, malgré ces mouvements frontaliers et ces déplacements de populations, l’Istrie est restée une région largement multiculturelle et, durant la guerre de Croatie en 1991-1995, un bastion résolument anti-nationaliste. Vingt ans après l’indépendance, c’est d’ailleurs toujours le Forum démocratique d’Istrie, une formation régionaliste de gauche, qui préside aux destinées de la région. « Sous la Yougoslavie, beaucoup de gens sont venus de partout pour travailler sur les chantiers ou dans l’administration et ils ne sont, pour la plupart, pas repartis. Croates, Serbes, Italiens, Bosniaques, personne ne sait qui est qui, et personne n’y accorde d’importance », souligne Sylvia Hrlja, qui travaille aux affaires sociales de la commune. « Comme les plantes, ceux qui viennent en Istrie s’adaptent au milieu et participent à l’écosystème général », continue notre interlocutrice, une adepte des métaphores végétales. « Malgré nos moyens limités, nous essayons d’aider et de protéger tout le monde, et surtout les plus démunis ».

A Pula, Pola en italien, les noms des rues sont inscrits dans les deux langues, le drapeau tricolore flotte sur la mairie et un quotidien italophone est publié dans la région, La Vocce del popolo. Pourtant, aujourd’hui, les italophones représentent à peine 5% des habitants de l’agglomération.

Dans une région où le journaliste en reportage aura plus tendance à rechercher des histoires tragiques qui pourront facilement se vendre aux rédactions parisiennes, travailler sur une ville où la discrimination ne semble pas être la règle et où les politiciens locaux font leur travail correctement est relativement dépaysant. Installés dans un superbe café de la place de la mairie, nous ne cachons pas notre plaisir de trouver pour une fois des choses réjouissantes, même si la situation économique de la ville est toujours suspendue aux futures privatisations. Alors que le soleil se couche entre les arches de amphithéâtre romain, il est temps de préparer le bateau pour une nouvelle traversée. Demain, à 6h du matin, nous reprenons la mer.

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