L’entrée dans l’Adriatique se mérite

Au départ de Crotone, nous pensions gagner en deux ou trois jours l’île croate de Vis, au beau milieu de l’Adriatique, à quelque 300 milles. Dès deux heures du matin, le vent s’est levé, permettant d’avancer rapidement à la voile, mais au passage du cap de Santa Maria di Leuca, à l’extrême sud de la botte italienne, la mer a commencé à forcir. Pour l’entrée dans l’Adriatique, au cap d’Otrante, nous étions à force 9, avec des creux de quatre mètres. Le vent soufflait à plus de 40 nœuds. Sur cette mer violente, il a fallu empanner, avant d’affaler la grande voile. Sous trinquette, nous avançons quand même à plus de 6 nœuds. Il n’est plus question de naviguer au pilote automatique, chacun se relaie pour tenir la barre.

Le cockpit est balayé par la pluie et les déferlantes, mais la bonne humeur règne à bord, tout l’équipage est au chaud dans ses cirés Magic Marine. Alain, notre sage capitaine, décide toutefois de modifier le plan de route. Nous cherchons une escale, envisageant d’abord le port de Monopoli, au sud de Bari, avant de nous rabattre sur Brindisi, encore plus au sud. Deux cargos mouillent au large, malgré la forte houle. Vu de la mer, Brindisi s’annonce d’abord par les torchères des raffineries de pétrole. L’entrée dans l’immense port est majestueuse. L’escale technique va durer 48 heures, avant que le vent ne bascule vers le sud, nous permettant de reprendre la mer.

Le soir, nous allons banqueter dans une trattoria de la vieille ville, le Skipper. La table se couvre d’antipasti de poissons et de crustacés, et le garçon rajoute encore des moules offertes par la maison. À la fin du repas, la grappa coule généreusement. Un accordéoniste albanais vient jouer des airs de Shkodra. Nous lui demandons des chansons du Kosovo, dans un mélange d’italien et d’albanais. Il croit que nous sommes Arbëresh : ce que c’est que d’être possédés par son sujet !

Nous sommes amarrés sur le quai du vieux port, juste au pied des colonnes qui marquent le débouché de la Via Appia, la grande voie romaine qui descend de Rome. Le gwenn-ha-du breton et le pavillon des nations celtes hissés à bloc, le Vetton 3 trône au pied des majestueux escaliers qui mènent aux deux colonnes. Sous l’Empire romain, Brindisi était une véritable tête de pont vers la péninsule balkanique. En face, de l’autre côté de l’Adriatique, à Dyrrachion, l’actuelle Durrës, en Albanie, commençait la Via Egnatia, qui filait vers Salonique et Constantinople. L’Adriatique était alors un lac romain. Malgré l’effondrement de l’Empire, des populations latines vivaient toujours au Ve et VIe siècle sur les deux rives de l’Adriatique, qui n’était pas une frontière, mais représentait au contraire le véritable arrière-pays d’une ville portuaire comme Brindisi. Face à la poussée des envahisseurs – Lombards en Italie, Slaves dans les Balkans – l’Adriatique restait le cœur d’une civilisation romaine encore vivante. Désormais, quelques ferries relient toujours Brindisi à Vlora, en Albanie, et aux ports grecs.

Dimanche matin, trois Africains sont assis sur le quai devant le bateau. Yamadou vient du Mali, il est arrivé en 2008 à Brindisi. Comme ses compatriotes – il parle de 15.000 Africains clandestins dans la région – il est employé pour des « travaux champêtres » à trois euros de l’heure. L’Empire romain est bien mort, les Celtes occupent le débouché de la Via Appia, et les clandestins d’Afrique restent bloqués aux portes d’une Europe devenue forteresse…

Où l’on doit vous reparler du moteur

Nous partons dimanche à 17 heures de Brindisi, malgré une météo hésitante. Nous espérions que les vents allaient tourner Sud pour nous permettre de remonter l’Adriatique, mais cette rotation se fait attendre. Une petite brise de terre nous permet à peine d’avancer à trois ou quatre nœuds, et le moteur, une fois encore, nous fait défaut. Même si les filtres ont été changés à Brindisi, il semble aussi nécessaire de nettoyer les réservoirs, où sables et boues se sont accumulés. L’opération nécessite de vider les réservoirs et de refiltrer le gasoil. Une nouvelle escale technique imprévue s’impose, et ce sera Monopoli, à une trentaine de milles au sud de Bari, où nous arrivons lundi à 5 heures du matin.

Alain, Jean-Arnault et Laurent n’ont pas de mal à trouver un mécanicien sur les chantiers navals où un magnifique chalutier à coque de bois est en cours de construction, mais les travaux prennent presque toute la journée : l’occasion de découvrir l’un des plus beaux ports de pêche des Pouilles. Serrées autour du vieux port, dominé par un château espagnol, les maisons de la ville s’ornent d’ex-voto et de naïfs autels.

Vers 18 heures, réparations achevées, nous remettons le cap sur Vis. Les chalutiers que nous avions vu partir le matin rentrent maintenant au port. Le moteur nous permet d’avancer, malgré la quasi-absence de vent. Au matin, nous hissons la grand voile et le gênois au large de l’îlot de Palagruža. Le promontoire italien du Gargano se distingue encore au loin, mais nous avons déjà pénétré dans les eaux croates. Avec les voiles en ciseaux, nous filons rapidement vers Vis sous un soleil radieux.

Nous arrivons dans l’ancienne Lissa quelques semaines trop tôt pour commémorer le 200e anniversaire de la défaite navale française de mars 1810, quand la flotte anglaise écrasa l’expédition conduite par le capitaine Dubourdieu. Lissa devait rester un bastion britannique, véritable coin enfoncé dans le blocus continental, menaçant les Provinces illyriennes créées par Napoléon en 1809. De 1810 à 1814, la population de l’île passa de 4.000 à 11.000 habitants. L’île de Vis, la plus éloignée des côtes croates, a toujours un site militaire d’importance. En 1944, le maréchal Tito trouva refuge dans l’île, encore une fois contrôlée par la Royal Navy. Durant toute la période yougoslave, l’île fut une base militaire, restant interdite d’accès aux étrangers jusqu’en 1990. Cet isolement lui a permis d’échapper à la touristification de masse qui a frappé d’autres îles. Jean-Arnault se souvient des navire de guerre yougoslaves, qui restaient amarrés à quai en février 1992, lors de son dernier passage, dans une Croatie déjà indépendante. Il nous reste toutes les nouvelles réalités de l’île à découvrir.

Laisser un commentaire