Le dernier pacha et l’art de la baklava

Dès le lendemain de notre arrivée à Istanbul, nous avons filé au palais de Topkapι, où nous notre ami Jean-Nicolas Lefilleul avait pris pour nous un rendez-vous avec Ilber Ortayli, le directeur du musée. Topkapı a été, de 1465 à 1853, la résidence principale du sultan, le cœur du pouvoir impérial. Ilber Ortayli est, pour sa part, l’un des historiens les plus illustres et les plus médiatisés de Turquie, ce que nous ignorions encore.

Ilber Ortayli nous avait donné rendez-vous dans les bureaux de la direction, au fond de la troisième cour du Palais, la cour d’Enderun, celle où résidait le sultan, et qui abritait aussi les appartements des ağa, les pages impériaux. C’est l’une des deux cours « privées », avec celle du harem, où ne pouvaient pénétrer que le sultan et les personnes autorisées. Les pages étaient principalement des jeunes garçons raflés dans les provinces de l’Empire – ce que l’on appelait le devchirme. Ils étaient appelés à devenir, selon leurs qualités et leurs compétences, hauts fonctionnaires ou janissaires. C’est dans cette cour que les sultans passaient l’essentiel de leurs journées. La cour est un jardin luxuriant entouré de toutes les commodités nécessaires à la vie : des dortoirs, un hammam, des réserves et les salles abritant le trésor impérial.

Nous attendons le directeur en buvant un verre de thé en compagnie d’une archéologue franco-turque, qui vient d’être nommée conservatrice du trésor. L’homme finit par arriver, fatigué en cette fin d’après-midi. Ilber Ortayli parle toutes les langues, le français, le russe, l’italien… Il a même l’assez fâcheuse habitude de les mélanger, commençant une phrase dans un idiome pour l’achever dans un autre. Il nous parle de sa mère, Tatare de Crimée mais qui, si nous avons bien suivi ses propos, a vécu en Géorgie : cette évocation amène Ilber Ortayli à déclamer des vers de Lermontov et du grand poète géorgien Tchavtchavadzé.

Nous essayons de lui expliquer qui nous sommes et quel est notre projet. « Vous travaillez dans les Balkans ? Les nationalismes des Balkans ? Pfff, c’est petit, très petit », souffle le directeur en se frottant les joues d’un air de dédain. Il se carre mieux dans son fauteuil. « Le Caucase ? C’est petit, tellement petit, pfff »… « Il n’y a que deux vrais nationalismes », reprend Ilber Ortayli, « le français et l’allemand. Le reste, pfff, c’est ennuyeux, et petit, si petit »…. Le dernier pacha joue avec ses mains pour mieux signifier l’ennui profond que lui procure ces anciennes provinces de l’Empire disparu.

Ilber Ortayli semble nous trouver fort sympathiques, même si l’entretien peine à s’engager. « Revenez demain. C’est mardi, le musée est fermé, nous pique-niquons tous les mardis dans la cour ».

Il ne nous reste plus qu’à rejoindre la lointaine marina de Kalamιş, sur l’autre rive, en Asie. A l’embarcadère de Karaköy, nous achetons à un vendeur ambulant de grosses moules farcies, que nous dégustons sur le ferry, tout en faisant connaissance avec un sympathique Algérien, de son métier « analyste politique », présentement à Istanbul en attente d’un visa pour l’Ouzbékistan, où il doit aller négocier l’achat de Tupolev. « Et vous, que faites-vous ? – Oh, nous, nous sommes venus à Istanbul pour pique-niquer au Palais impérial »… Ce n’est, en somme, pas une activité plus improbable que d’aller acheter des Tupolev en Ouzbékistan.

Le lendemain, nous observons avec morosité le temps maussade. Notre dernière lessive est en train de sécher sur le pont du Vetton, et nous craignons que la pluie ne remette en cause le pique-nique. Après quelques coups de fil, nous apprenons que celui-ci est confirmé. Nous entraînons avec nous Alain et Joseph. Sur le ferry qui nous mène de Kadιköy à Eminönü, une grande question nous agite : un pique-nique à Topkapι, c’est œuf dur ou cuisine impériale ? Ce sera œufs durs, avec un peu de fromage et quelques tomates. Pourtant, la collation est servie dans une vaste salle du palais, aux fenêtres donnant le Bosphore. Nous ne sommes guère qu’une dizaine autour de la vaste table, mais le directeur est occupé par des affaires urgentes. Il part l’après-midi même pour Vienne, mais nous propose de revenir au Palais dès son retour…

Nous n’aurons pas l’occasion de discuter davantage avec Ilber Ortayli, mais le pique-nique au Palais nous permettra de bénéficier d’une visite privée du trésor. Quant au directeur, des amis d’Istanbul nous expliqueront, par la suite, son étonnant parcours intellectuel. Eminent historien, spécialiste des provinces ottomanes, Ilber Ortayli fut aussi militant d’extrême gauche, avant de devenir une figure intellectuelle des courants néo-ottomanistes. L’homme est aujourd’hui considéré comme très proche de l’AKP, le parti islamique ultra-libéral au pouvoir… « Il est surtout devenu très cynique », nous glisse un ami.

Le néo-ottomanisme et l’art de la baklava

Ce « néo-ottomanisme » est une manière de solder les comptes avec la république laïque et nationaliste d’Atatürk. « Durant 50 ans », nous expliquera Mesut Tufan, un ami journaliste franco-turc, revenu s’installer il y a quelques années à Istanbul après avoir vécu des années à Paris, « il était mal vu d’afficher ses origines, son identité particulière. Il fallait être Turc, un point c’est tout. Aujourd’hui, tout le monde revendique fièrement ses origines ». La famille paternelle de Mesut est originaire de Skopje, en Macédoine, et sa famille maternelle de Batoumi, en Adjarie géorgienne. « Il n’y a pas de Turcs », s’exclame notre ami. « La population actuelle de la Turquie a été formée par les vagues successives de muhacir, les réfugiés musulmans chassés des provinces que l’Empire a peu à peu perdues ».

Mesut est train de produire le film d’une amie grecque, consacrée à l’art et l’histoire de la baklava. Les origines de ce fabuleux gâteau sont toujours fortement contestées entre les Turcs, les Grecs, les Arabes – sans oublier les Chypriotes grecs ou turcs qui affirment que cette pâtisserie est née sur leur île. Mesut est étonnamment catégorique. Les origines de la baklava sont facilement localisables, sur les confins turco-syriens, non loin d’Alep. Mesut nous entraîne vider quelques verres de tsipouro crétois avec son amie athénienne, dans son petit appartement situé non loin de Taksim, la grande place centrale de l’Istanbul européenne. Le quartier abrite encore beaucoup de familles juives et quelques Arméniens.

Coauteur d’un film magnifique sur les « musulmans d’Europe et les chrétiens d’Orient », notre ami est incollable sur la diversité ethnique, historique et confessionnelle de ce monde immense que fut l’Empire ottoman. Les couches culturelles se sont superposées comme les feuilles de pâte de la baklava. Parfois, les événements tragiques du XXe siècle ont entraîné des ruptures, des exodes. Même appauvrie par la disparition de certains de ses éléments, la baklava n’a jamais tardé à reprendre sa forme initiale, quitte à cacher ses trésors sous le masque de la modernité nationaliste et homogénéisatrice. Sur Istiklal, la grande artère piétonnière qui relie Tünnel à Taksim, Mesut connaît l’histoire de chaque immeuble et de ceux qui les habitaient. Sous les devantures des commerces modernes – Benetton, Starbucks, etc – il est toujours capable de déchiffrer le palimpseste urbain que représente Istanbul. Autrefois, il y a très longtemps, à l’époque byzantine, les vignes du coteau de Galata étaient réputées, et Beyoğlu, le nom actuel de l’arrondissement renvoie à la résidence du balio, du représentant vénitien…

Le 25 avril, nous avons pu participer aux premières commémorations publiques, dans la rue, du génocide arménien : quelques dizaines de militants turcs des droits de la personne se sont rassemblées le matin devant la gare de Haydarpaşa, d’où furent déportés, le 25 avril 1915, au moins 200 intellectuels et notables de la communauté arménienne d’Istanbul. Le soir, les manifestants étaient plus d’un millier sur la place Taksim. Pour la première fois, des Turcs ont évoqué publiquement le génocide arménien.

Poursuivre l’objectif par d’autres moyens

Istanbul représente une étape charnière de notre voyage. Nous avions prévu de rester assez longtemps dans cette « ville-monde » et d’y retrouver des amis. Marija et Philippe, nos amis de Belgrade, les coordinateurs du Courrier de la Serbie sont au rendez-vous. Ils sont venus en train, sponsorisés par les Chemins de fer serbes qui ont récemment lancé un « pass » balkanique, qui leur a permis de s’arrêter à Sofia, Plovdiv et Edirne. Avec eux, nous passons beaucoup de temps à arpenter la ville, nous remontons le Bosphore en bateau… Nous avons aussi retrouvé de vieux amis, comme Mesut Tufan ou Fιrat Izbecer, et lié beaucoup de nouvelles amitiés.

Istanbul est aussi la ville d’une séparation difficile : nous devons renoncer à poursuivre le voyage en bateau. En effet, les frais sont trop élevés et, malgré le soutien de nos sponsors, nous n’avons pas pu boucler complètement notre budget. La décision est difficile à prendre, mais elle s’impose. Alain et Joseph ont donc pris l’avion pour la France, au terme de deux mois et demi de navigation, et après avoir installé le Vetton 3 à la marina de Pendik – un nom qui sonne très breton et très marin pour un petit port installé sur la mer de Marmara, en Asie, à une cinquantaine de kilomètres d’Istanbul. Jean-Arnault et Laurent, quant à eux, vont poursuivre le tour de la Mer Noire par d’autres moyens de locomotion…

Nous tenons à remercier chaudement tous ceux, entreprises ou particuliers, qui ont rendu possibles ces deux mois et demi de navigation, et l’aventure continue, dans le même esprit. Nous allons longer toute la côte turque de la Mer Noire, avant de gagner la Géorgie, l’Abkhazie, la Russie, l’Ukraine et la Roumanie. Et nous vous invitons toujours à nous soutenir en rejoignant l’association Microsillages !

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