La Vallée

Dans la vallée de Pankissi, à 100 kilomètres au nord-est de Tbilissi, les enfants ont des armes. En plastique. Kalashnikov en bandoulière, fusils automatiques à la main, garçons et filles se poursuivent et se tirent dessus, en ne manquant pas de cribler de projectiles les voyageurs de passage. En ce 9 mai, jour de commémoration de la victoire contre le fascisme en Europe de l’Est, les Tchétchènes de la vallée de Pankissi célèbrent la fête nationale de l’éphémère République tchétchène d’Itchkérie, écrasée par les forces russes durant la guerre de 1999-2000. Son dernier Président, Aslan Maskhadov, élu en 1997, fut assassiné le 8 mars 2005 par le FSB. Pour les autorités géorgiennes, pas question d’interdire des festivités qui ont le don d’agacer au plus haut point le voisin et ennemi russe.

La dépression de Pankissi, longue d’une dizaine de kilomètres, regroupe seize villages peuplées de Kistes, des Tchéchènes arrivés par les montagnes sur le territoire de l’actuelle Géorgie entre 1830 et 1880, après la victoire des troupes tsaristes sur l’imam Chamil, ainsi que de petites communautés géorgienne et ossète. Durant la seconde guerre de Tchétchénie, en 1999-2000, la région a aussi accueilli plusieurs milliers de réfugiés tchétchènes qui fuyaient les combats et des miliciens ont transité dans les villages de la vallée. A plusieurs reprises, Moscou a menacé de franchir la frontière et d’étendre la guerre en Géorgie. L’aviation russe a d’ailleurs bombardé la zone à plusieurs reprises entre 1999 et 2002. Aujourd’hui, après des opérations de « nettoyage » de la police géorgienne en août 2002, les combattants indépendantistes ne sont plus visibles dans la Vallée, et l’essentiel des réfugiés sont partis vers l’Europe occidentale. Cependant, des boieviki, les combattants tchétchènes, franchiraient toujours les montagnes pour venir se faire soigner ici.

Un autre monde

Depuis Tbilissi, il faut trois heures de voiture pour rejoindre les villages reculés de la vallée de Pankissi. Arrivés dans la nuit dans la capitale géorgienne, nous décidons au matin d’ignorer notre fatigue et de suivre Eva Csergö, l’amie chez qui nous logeons, qui se rend avec deux autres collègues aux célébrations patriotiques tchétchènes. Quelques beignets avalés en guise de petit déjeuner, et nous voilà en train de rouler dans la campagne géorgienne. Sur les bords de la route défilent des maisons traditionnelles de la région de Kakhétie, parfois remplacés par des complexes industriels en ruine. Les hameaux que nous traversons semblent peu peuplés et seules quelques personnes agées osent affronter la chaleur déjà mordante de cette matinée de printemps. Le paysage est dominé par les sommets du Grand Caucase, qui culminent à plus de 5000 mètres. Nous essayons de nous repérer : « par là, ce doit être l’Ingouchie, par là, la Tchétchénie, et ici, le Daghestan »…

Une fois entrée dans la vallée de Pankissi, la structure des habitations change radicalement. Le jardin ouvert sur la route des maisons géorgienne laisse la place à des murs d’enceinte qui rappellent ceux des villages albanais du Kosovo ou de Macédoine. Sur les bancs, à l’ombre des échoppes se presse une foule nombreuse qui observe d’un oeil circonspect le 4X4 où nous sommes installés. Chose étrange pour ces villageois, dans notre voiture, une femme est au volant alors que les hommes se contentent des places à l’arrière… Nous faisons semblant de ne pas comprendre les regards moqueurs qui nous sont adressés et tentons de trouver le centre des festivités où convergent quelques centaines de personnes. Une course de chevaux doit départager les meilleurs cavaliers de la vallée, des danses et de la musique sont prévues tout l’après-midi.

Les chevaux et la danse

Sur un promontoire qui offre un panorama majestueux sur les montagnes du Caucase et sur la vallée glacière ou sont installés les villages, se sont réunis la majorité des habitants de la région. Les femmes sont parées de tenues de fête, les hommes exhibent fièrement leurs meilleures montures. Partout, des enfants se poursuivent en criant. La jeunesse tchétchène, malgré les guerres et la pauvreté, est nombreuse et dynamique. Les « grands frères » restent groupés en petits cercles de copains. Ont-ils combattu, rêvent-ils de partir combattre, ces jeunes d’une vingtaine d’années ? Leurs ainés ont des visages secs et anguleux, la mine haute et le regard fier. Quelques policiers géorgiens observent placidement les festivités.

Partis dès l’aube, nous n’avons pourtant pas la chance d’arriver à temps pour assister au départ de la course de chevaux. De fait, alors que notre voiture avance péniblement sur de petits chemins pour grimper sur la colline où se déroulent les festivités, nous sommes dépassés par une foule de cavaliers au galop poursuivis par quelques automobilistes qui filment la scène depuis leurs véhicules. Nous nous garons précipitement afin de ne pas percuter un animal ou déstabiliser un cavalier. Cris et poussière, les hommes encouragent leurs montures à coups de cravaches. La réputation est en jeu, pas question de déshonorer la famille et le clan.

L’après-midi se poursuit par des chants et des danses. Musiques fokloriques, costumes traditionnels mais aussi concert de rap : la star locale arbore un teeshirt noir portant, en russe, l’inscription « Tchétchénie » et chante dans les deux langues, en russe et en tchétchène. Des petits enfants interprètent des danses caucasiennes. L’assemblée est ravie, des concours de danse s’improvisent pour notre plus grand bonheur. Notre amie Eva connaît bien les musiciens du groupe de Pankissi, qui ont déjà eu l’occasion de faire des tournées en France. Ce groupe a été formé par quatre réfugiés tchétchènes, deux hommes et deux femmes, installés dans la Vallée. Il réunit aujourd’hui une petite dizaine de musiciens.

Après plusieurs heures, alors que l’assemblée se disperse et que les derniers badauds regagnent paresseusement leurs villages, les musiciens du groupe nous invitent, ainsi que d’autres amis français venus assister aux festivités, à aller nous restaurer dans un café du village de Djokolo. Les convives sont nombreux, les bouteilles de cognac ne manquent pas et les femmes tchétchènes apportent sans discontinuer des plats de khinkali, ces sortes de raviolis fourrées au fromage ou à la viande. Le doyen de la tablée porte les toats à la mode géorgienne et l’assemblée se lève pour répondre au tamada. Le tamada est une institution essentielle de la sociabilité caucasienne, nul ne saurait boire sans avoir auparavant salué la mémoire des ancêtres ou remercié l’hôte de la maison pour son hospitalité. Un bon tamada doit non seulement déclamer les salutations les plus originales et les plus sincères, mais aussi gérer l’ivresse des convives en espaçant la fréquence des toasts. Il s’agit que tout le monde puisse aussi converser et se restaurer. D’heures en heures, les langues se délient, les plus timides prennent la parole et chacun à l’impression d’avoir participé comme il se doit à des repas qui peuvent parfois durer des journées entières…

A Pankissi, alors que nous dégustons nos khinkali, les bouteilles sont renouvelées aussitôt qu’elles se vident. La vallée de Pankissi a pourtant été fréquemment présentée comme un « bastion d’Al Qaeda », y compris par de hauts responsables américains. Si de nouvelles mosquées ont bien été construites ces dernières années, il est encore possible de boire de l’alcool, ce qui n’est certainement pas le cas des régions tribales du Pakistan… Certains habitants sont fiers d’expliquer que la grande mosquée du village a été financée par un « chef d’Al Qaeda », mais la plupart des Kistes n’ont pas encore renoncé à leur pratique traditionnelle et décontractée de l’islam.

Parmi les Français venus se repaître de khinkali, il y a Antoine, un garçon d’environ 25 ans, parti il y a huit mois de France pour voyager à travers le vaste monde et apprendre la musique des pays qu’il traverse. Antoine est aveugle et, accompagné de son chien, il franchit les frontières, se déplace seul et rencontre les populations locales. « J’ai traversé l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Russie et le Daguestan, et je vais retourner à Istanbul pour prendre des cours de musique », assure-t-il en toute simplicité. « Dès que les gens comprennent mon handicap, ils font généralement tout pour m’aider ». Il n’empêche, nous restons admiratif devant son courage et sa volonté. Il est normalement impossible de faire pénétrer un chien dans une maison musulmane, mais nos amis comprennent tout de suite qu’Antoine a besoin d’être accompagné par son compagnon canin, et celui-ci se couche sagement sous la table… A la fin du repas, nos hôtes veulent même lui offrir les restes de khinkali.

Ecoutez une chanson entonnée en choeur autour de la table : pankissi

Après plusieurs heures de banquet, de chansons et de musique, le jour commence à décliner et il est temps de prendre congé de nos nouveaux amis car une longue route nous attend encore pour revenir à Tbilissi.

Les amis de Tbilissi

Nous voulions venir à Tbilissi pour prendre des contacts pour la suite de notre voyage. Se déplacer en Abkhazie demande un peu de préparation et quelques précautions. Dans la capitale géorgienne, nous avons aussi rencontré beaucoup de nouveaux et d’anciens amis. Eva, chez qui noyus habitons, travaille depuis quelques mois à l’ambassade de France. Cette amoureuse de la Géorgie nous sert de guide dans les rues tortueuses de la vieille Tbilissi. « Je ne sais pas pourquoi je suis si attaché à la Géorgie, cela ne s’explique pas », nous répète-t-elle souvent, « mais depuis neuf ans, j’y reviens régulièrement et j’y habite depuis quelques mois ». Eva nous présente des amis, nous fait découvrir les meilleurs restaurants de la ville et comble nos lacunes sur la situation politique du pays. Un emploi du temps bien chargé pour elle qui travaille déjà toute la journée.

A Tbilissi, nous retrouvons aussi notre collègue journaliste, Régis Genté, installé en Géorgie depuis 2002 et qui couvre toute l’actualité de l’Asie centrale et du Caucase pour RFI et divers autres médias. Nous passons de longues journées à travailler chez lui et à envisager divers projets d’avenir…

Après quelques jours à courir de rendez-vous en restaurants, nous prenons la route de Batoumi, avant de nous diriger vers Zugdidi et enfin l’Abkhazie.

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