Jeux dangereux en pays tcherkesse

Depuis Trabzon, nous avons navigué vers un pays qui n’existe plus, la Circassie, le pays des Tcherkesses – massacrés ou chassés après la conquête russe de ces rivages de la Mer Noire. En Turquie, nous avions déjà rencontré des militants tcherkesses qui dénoncent la tenue des Jeux Olympiques d’hiver de 2014 à Sotchi – le site principal des JO, Krasnaïa Poliana, est aussi celui du grand massacre du peuple tcherkesse en 1864… A Maykop, capitale de la République autonome des Adyguées, nous avons pourtant rencontré des jeunes gens qui portaient fièrement un tee-shirt proclamant : « Circassia is alive ». Voyage autour d’un pays disparu…

Autrefois, toute l’actuelle côte russe de la Mer Noire, de Sotchi à Novorossiisk, était occupée par différentes tribus tcherkesses, un peuple caucasien de farouches guerriers, tardivement convertis à l’islam. Les Tcherkesses ont été massivement chassés de leurs terres lors de la conquête russe du Caucase. La diaspora tcherkesse regrouperait aujourd’hui cinq millions de personnes à travers le monde. Les Tcherkesses sont aujourd’hui plus nombreux à vivre en Turquie que dans le Caucase, et d’importantes communautés sont également établies en Syrie ou en Jordanie.

C’est à Istanbul que nous avons fait nos premières rencontres tcherkesses. Notre amie Nur Dolay est elle-même d’origine oubykh, l’une des tribus tcherkesses presque entièrement décimée par la conquête russe. Lorsqu’il mena ses fameuses recherches sur les langues caucasiennes, Georges Dumézil dut venir en Turquie pour rencontrer des locuteurs de la langue oubykh, car ceux-ci ont disparu de Russie. Nur nous mit en relation avec des militants tcherkesses de Turquie très impliqués dans la dénonciation des JO de Sotchi.

Nous avons rencontré Can et son ami Özgür dans une cafétéria à l’étage d’un immeuble de bureau du centre d’Istanbul, près de l’avenue Istiklal. D’après tous les voyageurs, les Tcherkesses étaient réputés pour leur beauté et notamment leur minceur : alors que les mères attachaient à des planches leurs enfants des deux sexes pour les habituer à se tenir droits, les hommes se bandaient la taille de longues ceintures pour conserver leur sveltesse. Can et Özgür correspondent parfaitement l’image de ces beaux montagnards. Ces militants sont en relation avec divers groupes tcherkesses à travers le Caucase. « Poutine a pris des risques en voulant organiser les JO à Sotchi », estime Can. « La Russie a gagné une bataille en Tchétchénie, mais le Caucase du Nord est à nouveau en ébullition, et il ne faudra pas s’étonner si des bombes explosent à Sotchi ».

Les Tcherkesses ne mangent pas de poisson

L’opposition aux Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi mobilise tous les Tcherkesses de Turquie. En effet, le site principal de ces Jeux sera la station de ski de Krasnaïa Poliana, dans les montagnes qui surplombent la ville. Or, pour les Tcherkesses, Krasnaïa Poliana s’appelle Kbaada, et c’est le lieu de la dernière bataille livrée contre les Russes et du massacre du peuple Oubykh, l’une des tribus tcherkesses qui a entièrement disparu de Russie. « En russe, ‘Krasnaïa Poliana’ veut dire la ‘clairière rouge’, et les Russes prétendent que ce nom vient de la couleur des fougères qui y poussent, mais nous, nous savons que ce lieu a été rougi par le sang de nos ancêtres. Pourrait-on organiser des Jeux Olympiques à Auschwitz ? », demande Othan Doğbay, responsable de l’association tcherkesse de Samsun.

Beaucoup de Tcherkesses se sont en effet établis autour de cette ville, devenue un grand centre industriel, juste en face des côtes russes. Ils ont formé des villages compacts où les maisons ont conservé le style caucasien. Les descendants des muhacir – les réfugiés – parlent toujours les différentes langues de la famille tcherkesse, même si leur usage tend à se perdre chez les plus jeunes générations.

Prévenus par nos amis d’Istanbul, tous les responsables de l’association nous attendaient et nous ont offert un plantureux petit-déjeuner sur le front de mer, décoré d’une étonnante et imposante statue en bronze du « pêcheur à la ligne inconnu ».

« Durant plusieurs générations, nos ancêtres n’ont pas mangé de poisson », explique pourtant Othan Doğbay. Lors de notre déportation de Russie, en 1864, les corps des morts étaient jetés par-dessus bord des bateaux qui nous amenaient en Turquie. Des dizaines de milliers de Tcherkesses sont morts durant le voyage ou sur le littoral de la Mer Noire, en attendant les bateaux turcs ».

« Quand Poutine a présenté la candidature de Sotchi, il a parlé de l’histoire de la région, citant les colonies grecques de l’antiquité, mais il n’a même pas évoqué le peuple tcherkesse qui a vécu sur cette terre, dans ces montagnes, durant des siècles, voire des millénaires. Ce déni de notre histoire, de notre peuple est le plus choquant pour moi ».

Les organisations tcherkesses ont écrit au Comité Olympique International, sans obtenir de réponse concrète. Elles réclament aujourd’hui la reconnaissance du « génocide » tcherkesse, essayant de mobiliser l’opinion publique internationale.

Récemment, une délégation du Congrès mondial tcherkesse, basé aux USA, a rencontré des parlementaires géorgiens. La Géorgie pourrait être le premier pays du monde à reconnaître officiellement le « génocide », le gouvernement de Mikheil Saakashvili n’hésitant pas à faire feu de tout bois dans son opposition à Moscou.

Nos amis tcherkesses nous emmènent dans le village de Hüseyinmescit, dans l’arrière-pays de Samsun, à une dizaine de kilomètres de la côte. Toute la famille Koç est réunie pour un mariage. Des cousins sont venus d’Istanbul. On boit le thé dans le jardin qui entoure la vieille maison de bois, construite par l’arrière-grand-père. Six générations se sont écoulées depuis l’exil, mais la mère de la famille connaît toujours les chansons qui évoquent les dernières batailles livrées par les Tcherkesses contre les Russes. Adnan Koç, la quarantaine, fait partie des Tcherkesses de Turquie qui sont revenus en Russie depuis la chute de l’URSS. Il ne s’est pas établi de manière permanente sur la terre de ses ancêtres, mais il fait du commerce entre la Russie et la Turquie, depuis Novorossiisk. Il se rend régulièrement à Maykop, la capitale de la République des Adyguéens, un sujet de la Fédération de Russie, mais reste sceptique sur les possibilités de s’établir dans cette bourgade soviétique à l’économie sinistrée.

Sa mère entonne pour nous une chanson qui évoque le massacre de 1864 – s’interrompant presque en larmes au bout de quelques minutes : « c’est trop dur, cette chanson est trop triste ».

Ecoutez : chanson tcherkesse

Krasnaïa Poliana/Kbaada

A Sotchi, les préparatifs des JO vont pourtant bon train. Nous nous installons à l’hôtel Moskva, qui surplombe le port. La saison touristique ne fait que commencer, mais les « sanatoriums », c’est-à-dire les résidences de vacance construites à l’époque soviétiques dans un pompeux style architectural néo-classique, sont déjà pleins et, le soir, une foule de vacanciers se rue dans les cafés, les restaurants et les boites de nuit du front de mer. Sotchi est le coeur de la rivera russe, une ville qui ne vit que par et pour le tourisme. Des grands panneaux publicitaires annoncent les JO ou proclament que « Sotchi est un territoire où l’on ne fume pas ». Cette dernière injonction n’est, bien sûr, nullement respectée…

Nous visitons le futur village olympique, à Adler, à une vingtaine de kilomètres de Sotchi, tout près de la frontière abkhaze. Les dirigeants de la petite république sécessionniste se frottent déjà les mains, espérant d’importantes retombées des JO… Malgré le « cousinage » entre les Tcherkesses et les Abkhazes, les autorités de Soukhoum n’entendent pas soutenir la campagne pour le boycott des JO (Lire “Abkhazie : voyage dans un quasi-pays“).

Depuis le futur village olympique, une autoroute est en cours de construction vers Krasnaïa Poliana. Le futur site olympique, en chantier, est d’ailleurs inaccessible. Des policiers nous empêchent même de nous approcher du luxueux « Grand Hôtel Krasnaïa Poliana », propriété du groupe Gazprom, et de le prendre en photo. Il est vrai que les villas de Vladimir Poutine et d’Alexandre Medvedev sont toute proches.

Après avoir visité les différents sites olympiques, nous décidons de filer jusqu’à Maykop, à 300 kilomètres de Sotchi, la capitale de la République des Adyghéens. Un « train de banlieue » (elektrichka) relie les deux villes, mais les horaires ne nous arrangent pas. Nous partons donc à l’aube en autocar pour la capitale de la République des Adyguéens. Le voyage durera près de dix heures : le bus longe le littoral de la Mer Noire, s’arrête dans des bourgades qui portent toujours des noms tcherkesses, comme Gizeldere, Tuapse ou Djoubga… Nous sommes assis à côté d’une robuste vieillarde, qui occupe les deux premières heures du voyage à manger un bon kilo de fromage coupé en lamelles. Ensuite, d’un arrêt à l’autre, elle s’achète un sandwich ou un chachlyk. A Apcheronsk, elle s’offre une canette de bière d’un demi-litre qu’elle siffle en deux gorgées, tout en pestant contre la chaleur écrasante.

Nous avons retrouvé les Tcherkesses du Kosovo

A n’importe quelle heure du jour et de la nuit, les larges rues de Maykop paraissent vides. Cette petite ville de maisons basses compte à peine plus de 100.000 habitants. En cherchant bien, on peut trouver à Maykop deux hôtels, trois restaurants, un café Internet et, dominant la vaste esplanade du Soviet suprême, une grande statue de Lénine. Certains édifices ont été rénovés, comme l’immense Philharmonie, et la ville compte aussi une importante construction nouvelle : une grande mosquée, qui abrite également l’administration religieuse des musulmans de la République des Adyguéens et du Territoire de Krasnodar.

La République des Adyguéens n’était autrefois qu’une région autonome de Russie. Elle a été érigée au statut de république autonome en 1993. C’est un sujet de la Fédération de Russie, administrativement rattaché au Territoire de Krasnodar. On est déjà dans le Caucase, mais pas encore dans la montagne. Depuis Maykop, la steppe immense s’étend vers le nord, des collines fertiles descendent vers le Kouban.

La majorité de la population est russe, principalement d’origine cosaque. Les Adyguéens ne représentent qu’environ 20% des 450.000 habitants de cette petite république. Le terme d’« Adyguéen » correspond à celui de « Tcherkesse ». Plus exactement, toutes les tribus tcherkesses – y compris celles qui vivent aujourd’hui dans les républiques autonomes voisines de Karatchaevo-Tcherkessie et de Kabardino-Balkirie se définissent comme « adyguéennes ». Le nom de « Tcherkesses » est un exonyme, donné par les Russes. Ces différentes tribus parlent différents dialectes de la langue adyguéenne. Autrefois, avant la conquête russe, le territoire adyguéen – ou tcherkesse – s’étendait des rives de la mer d’Azov à celle de la mer Noire, mais le colonisateur russe a massacré ou expulsé ce peuple. Des tribus entières ont disparu, et l’immense majorité des Tcherkesses survivants a fui vers les territoires ottomans, certains d’entre eux prenant la route des Balkans.

Le destin des muhacir

« Nos ancêtres ont marché près d’un an, depuis la Bulgarie, en butte à l’hostilité des populations locales, avant de s’installer au Kosovo », raconte Isak Cej, revenu vivre en République des Adyguées en 1998. « Quand nos ancêtres ont découvert le site de Donje Stanovce, ils ont tout de suite compris que c’était une bonne terre, où l’on pouvait vivre. Ils se sont entendus avec les Serbes du village voisin de Prilužje, et ils ont créé un village, sur le modèle des aouls du Caucase. Il y avait plus de 100 maisons tcherkesses dans ce village, et nous avons toujours vécu en paix avec nos voisins ». Les Tcherkesses se sont établis dans plusieurs villages de la plaine du Kosovo, entre Mitrovica et Pristina. Au début du XXe siècle, la communauté était forte de plusieurs dizaines de milliers d’âmes.

Isak Cej reconnaît qu’il a beaucoup contribué à l’idée d’un retour sur la terre des ancêtres, même si la dégradation de la situation au Kosovo fut, bien sûr, l’élément déterminant.

Les Tcherkesses du Kosovo ont toujours conservé leur bien le plus précieux, leur langue, transmise de génération en génération. Par contre, toutes les relations entre l’Empire ottoman et l’Empire russe sont restées bloquées jusqu’à la Première Guerre mondiale et, pense Isak Cej, « un véritable tabou a empêché les réfugiés de parler du pays d’origine, ravagé par la colonisation russe : ainsi, nous ne savons pas exactement de quel village nous venons ». Après la chute des deux Empires, les contacts sont redevenus possibles et, dans les années 1920, le village de Donje Stanovce a même accueilli plusieurs Tcherkesses qui avaient combattu dans les armées blanches du général Denikine, durant la guerre civile russe. La petite société tcherkesse du Kosovo participait d’un vaste réseau diasporique allant jusqu’en Turquie et même jusqu’à Paris.

« Durant la Deuxième Guerre mondiale, plusieurs hommes de notre village sont partis se battre dans la division SS Prince Eugène, dans l’espoir de chasser enfin les Russes du Caucase », explique Isak Cej. A l’époque, le village de Donje Stanovce, dépendant de la commune de Vučitrn/Vushtrri, se trouvait dans la zone d’occupation allemande du Kosovo…

Après-guerre, les relations entre les différents segments de la diaspora se sont maintenus, tandis que le monde tcherkesse s’élargissait encore, avec l’émigration vers l’Allemagne. Dans la Yougoslavie titiste, les Tcherkesses furent reconnus comme une minorité nationale jusqu’au début des années 1960, avant de disparaître des statistiques officielles. La survie identitaire de la petite communauté était désormais menacée. Isak Cej a étudié le théâtre au Conservatoire de Pristina, mais il n’a jamais pu jouer au Kosovo : « obtenir un emploi dépendait des clés nationales. Mes professeurs me l’ont dit : pour être engagé, il aurait fallu que je me déclare albanais… Mais pourquoi le faire ? Je suis Tcherkesse, pas Albanais… »

Son fils Alkes, comme tous les jeunes Tcherkesses de Donje Stanovce a commencé ses études à l’école primaire albanaise du village, avant de fréquenter l’école serbe de Prilužje, au début des années 1990, quand la société du Kosovo s’est scindée en deux et que les écoles albanaises sont devenues illégales. Isak Cej ne veut guère parler des années 1990, et des lourdes pressions qui ont commencé à peser sur le peuple tcherkesse du Kosovo : « chacun nous enjoignait de choisir un camp. Nous étions musulmans comme les Albanais, mais nous avions de très bonnes relations avec nos voisins serbes de Prilužje »… Les Tcherkesses n’ont pas choisi de rallier les « institutions parallèles » mises en place par les Albanais, ce qui leur a valu une dangereuse réputation de « collaborateurs » des autorités serbes. Et, en 1998, la perspective du « retour » dans le Caucase a pu se concrétiser.

Retour sur la terre des ancêtres

L’opération de « rapatriement » des Tcherkesses du Kosovo a été montée par les autorités de la République des Adyguéens, avec le soutien de celles de la Fédération de Russie. Un ardent patriote a joué un rôle crucial dans cette aventure, Gazi Chemso, aujourd’hui ministre de la Culture de la République autonome.

Tous les peuples caucasiens nourrissent en effet le rêve d’inverser les conséquences démographiques de la catastrophe de 1864, ce qui supposerait de faire revenir massivement les descendants des muhacir chassés en Turquie. Quelques uns ont répondu à l’appel, mais bien peu – « peut-être un millier de Tcherkesses dans tout le Caucase », soupire amèrement l’historien Nihat Berzedie, lui-même venu de Turquie pour vivre à Maykop. Il est vrai que les pauvres républiques post-soviétique autonomes du Caucase ont peu à offrir : l’économie demeure sinistrée, et le spectre de la guerre menace toujours, de la Tchétchénie à la Géorgie…

Pour les Tcherkesses du Kosovo, l’heure était pourtant venue de tenter l’aventure. Le village de Donje Stanovce a été directement touché par les premiers combats du printemps 1998 au Kosovo, violences et enlèvements étaient devenus monnaie commune.

Binas Cej, un neveu d’Isak, qui habite dans la maison voisine, se souvient du voyage et de l’arrivée à Maykop, le 1er août 1998, quelques jours avant qu’il ne fête son seizième anniversaire. « Nous avons d’abord été hébergé dans un immeuble collectif géré par le Comité pour les rapatriés, dans le centre de Maykop, au 133, rue Lénine. Deux ans plus tard, nous avons pu emménager dans nos nouvelles maisons de l’aoul de Mafekhabl. Toutes ces maisons ont été entièrement financées par le gouvernement adyguée ».

Cet aoul situé à quelques kilomètres de Maykop compte aujourd’hui 21 maisons, vastes et bien bâties, disposant toutes d’un grand jardin. Le village possède aussi une petite mosquée – construite par un Tcherkesse de Naltchik, en Kabardino-Balkirie, se souvient Binas. « Il n’avait pas d’argent, mais il est venu nous demander si nous voulions une mosquée. Nous avons dit oui, et il l’a construite lui-même, en travaillant de ses mains, par solidarité. Pourtant, nous ne sommes pas très religieux et la mosquée est souvent vide ».

Au 133, rue Lénine, quelques familles vivent toujours dans le centre collectif, principalement des personnes âgées, et un petit bureau est supposé répondre à tous les besoins particuliers des rapatriés. Dans la salle d’attente, on peut voir un plan du village de Mafekhabl, tel que les autorités adyguées l’avaient imaginé : l’aoul aurait dû compter plusieurs centaines de maisons, disposer d’un centre administratif, d’un centre culturel, d’une école, d’un centre commercial… Le retour n’a concerné que quelques dizaines de familles, et le village est resté bien plus modeste, mais l’effort consenti demeure notable, à l’échelle des moyens de la République adyguéenne.

Binas avait commencé ses études en albanais avant de les poursuivre en serbe. Arrivé à Maykop, il a dû se mettre au russe, l’adyguéen qu’il parle en famille ne lui permettant pas de poursuivre ses études ni de s’intégrer dans son nouvel environnement. « Le plan de retour prévoyait un an de cours de russe pour les nouveaux arrivants, mais j’ai préféré m’inscrire tout de suite à l’école secondaire. Le russe est venu tout seul », explique le jeune homme.

« Ici, l’horizon est infini »

Binas a pu s’inscrire à la Faculté de médecine de Krasnodar et poursuivre une spécialisation en chirurgie faciale. Il vient d’être embauché comme chirurgien à l’hôpital de Maykop. Pour lui, la Russie est le pays de tous les possibles. « Au Kosovo ou en Serbie, les étudiants n’ont jamais l’occasion de passer aux travaux pratiques. Ils étudient dix ans dans les livres, sans rien savoir faire. Dès le début de mes études, j’ai commencé à opérer, et j’ai eu les meilleurs professeurs. Certains avaient enseigné à Paris ou aux USA », explique fièrement Binas, en faisant défiler sur son téléphone portable des photos de lourdes opérations de chirurgie faciale.

Son frère est juriste, lui aussi a trouvé un emploi. Le fils d’Isak Cej est directeur technique de la principale entreprise de travaux publics de Maykop. Tous les jeunes Tcherkesses du Kosovo semble s’être admirablement intégrés dans leur nouveau pays. « Seuls les vieux conservent la nostalgie du Kosovo », assure Binas. « Mon père ne parle toujours pas russe. Il ne comprend que l’adyguéen, le serbe, l’albanais et le turc ».

Les Tcherkesses de Maykop suivent toutefois avec attention les événements qui se déroulent au Kosovo, et ils ont conservé leur nationalité serbe. « Avec mes deux passeports, le serbe et le russe, je peux voyager partout », se réjouit Binas. Isak Cej a aussi des nouvelles de Donje Stanovce par son frère, émigré en Allemagne, du côté de Karlsruhe, qui se rend fréquemment au Kosovo. « Quelques Tcherkesses sont restés au village, mais ils n’osent pas se déclarer tels, ni même parler l’adyguée dans la rue, et toutes nos maisons ont été occupées par des Albanais. Nous savons qui y habite, mais nous ne pouvons rien faire ».

Binas assure que son frère est « très serbophile ». « Quand Goran Bregović est venu donner un concert à Krasnodar, tous les jeunes Tcherkesses de Maykop y sont descendus », se souvient-il. « Quelle fête cela a été ! »

Isak Cej est moins enthousiaste. « Ici, c’est la terre de nos ancêtres, mais durant six générations, les nôtres ont vécu au Kosovo, qui est aussi notre pays ». Lui-même n’a pas pu trouver de travail. « Quand je suis arrivé à Maykop, on m’a proposé de travailler au théâtre russe, mais je ne parlais pas assez bien la langue. Ensuite, on m’a proposé un autre emploi au théâtre adyguéen, mais le salaire n’était que de 100 dollars par mois : comment aurais-je pu faire vivre ma famille avec cette somme ? J’ai préféré m’installer ici, au village, et cultiver le jardin pour nourrir les miens ». Isak est justement fier de cet immense jardin, sûrement le plus beau du village, l’objet de tous ses soins. Il possède près de 40 arbres différents et tente sans cesse d’acclimater de nouvelles plantes. Il montre ses espèces balkaniques ou sibériennes. Il a même réussi à faire pousser un beau figuier, alors que les températures tombent à moins 40 degrés l’hiver à Maykop. Il tente désormais d’acclimater des oliviers. « Nous avons des fruits et des légumes durant neuf mois de l’année », se réjouit-il.

Isak montre la plaine immense qui s’étend derrière l’aoul de Mafekhabl. « Ici, l’horizon est infini. Au Kosovo, nous étions tous serrés les uns contre les autres. Ici, tout est grand », explique-t-il. « Il y a quelques années, des représentants du ministère de l’Agriculture sont venus admirer mes courges. Il n’en avait jamais vu d’aussi grosses, mais ils ont été surpris par la façon dont je les plantais, en rangs serrés. Au Kosovo, nous sommes habitués à utiliser le moindre centimètre carré de terre, tandis qu’ici, l’espace ne se compte pas. Vivre à l’étroit a aussi marqué nos mentalités, nos enfants verront certainement le monde d’une autre manière »…

Isak est un érudit, qui a travaillé avec Georges Dumézil sur la langue adyguéenne. Il n’a jamais pu faire son métier de comédien, ni à Pristina, ni à Maykop, et il observe la steppe en philosophe, tout en cultivant ses légumes. Revenir au Kosovo ? Pour lui, la question ne se pose pas, malgré toutes les difficultés de l’adaptation dans ce nouveau pays. En partant du Kosovo, Isak avait emporté son bien le plus précieux : un berceau amené au Kosovo par les réfugiés du XIXe siècle. Ce berceau a abrité tous les enfants des générations successives de la famille qui sont nés au Kosovo, avant de revenir dans le Caucase. Isak l’a offert au Musée national de Maykop. Les Tcherkesses du Kosovo ont peut-être retrouvé le « berceau » de leur peuple en République des Adyguéens.

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