Insularités

C’est à Vis que nous avons retrouvé la trace du camarade Tito. En juin 1944, cerné par les nazis, le maréchal fut contraint à s’enfuir de Drvar, en Bosnie. Avec l’aide de la marine britannique, il gagna Vis, qui devint le bastion des partisans. La population civile fut partiellement évacuée, et la petite île abrita près d’une quinzaine de milliers de combattants, partisans yougoslaves et britanniques. La Yougoslavie libre se réduisait alors à ce petit bastion insulaire.

Nous, nous sommes arrivés à quatre heures du matin, après une longue et difficile journée de mer, à Komiža, le second port de l’île. Vis, c’est en effet deux villes, deux ports, deux mondes qui se tournent le dos : Vis-ville et, de l’autre côté de l’île, Komiža, le petit port des plus grands pêcheurs de l’Adriatique.

Nous étions partis le matin de Krk, la grande île du nord de l’Adriatique, et nous avalé les 135 milles sous deux ris et trinquette par une mer forte. La bora nous a fait préférer Komiža à Vis, et cela tombait bien… Pour notre premier matin à Komiža, le soleil brillait, et un pêcheur nous a vendu quelques poissons. Près du quai, nous trouvons aussi des citrons, de la travarica, et du Komizki hjib, une sorte de pain épais de figues séchées, que l’on déguste avec l’eau-de-vie.

Nous sommes amarrés le long de la digue construite par les Austro-hongrois à la fin du XIXe siècle. Auparavant, les bateaux s’amarraient directement à la massive tour édifiée par les Vénitiens au XVIe siècle, qui abrite désormais un petit musée de la pêche, que nous fait visiter Voji, un ancien marin qui a navigué sur toutes les mers du monde.

Nous avons fait connaissance de Dinko Božanić chez son ami Tonči Darlić, de l’agence Darlić&Darlić – le paradis des touristes à Komiža, où l’on peut trouver des cartes postales, un bon Internet, des livres sur l’île, des souvenirs, des reproductions de cartes marines et des tee-shirts « I love Komiža ». On peut aussi y louer des vélos, des scooters et même une Fiat punto, le fleuron de la flotte automobile Darlić&Darlić, que nous avons emprunté pour faire le tour de l’île…

Dinko enseigne le cinéma à l’Académie de Split, mais passe la moitié de son temps sur son île natale. Il pêche, il navigue et il fait du vin, un somptueux rouge produit à partir du cépage Biševski plavac, originaire de la petite île voisine de Biševo. Dinko a vécu dix ans en Italie, et il est revenu dans son île où il rêve d’un tourisme responsable et durable. « Nous n’avons pas besoin de discothèques. Les touristes peuvent en trouver ailleurs, sur toutes les autres îles. Ici, nous voulons accueillir des gens motivés, curieux, qui veulent découvrir notre culture, nos traditions… Des touristes que nous pouvons traiter en amis, pas en touristes ».

Pour l’instant, l’île de Vis est encore préservée du tourisme de masse qui s’est abattu sur beaucoup d’autres îles dalmates. Elle est protégée par son éloignement et durant toute la période socialiste, c’était même un territoire fermé, interdit d’accès aux touristes, un bastion de la marine yougoslave face à l’Italie… Même si les deux ports de Vis et Komiža restent vivants et habités, les villages du centre de l’île sont désertés en hiver et de plus en plus de nouvelles constructions commencent à grignoter les côtes.

L’extraordinaire histoire de la Gajeta Falkuša

Dinko s’est rendu à trois reprises aux rassemblements de vieux gréements de Brest, en 2000, 2004 et 2008. Il est en effet très engagé dans l’aventure de la Gajeta Falkuša, gloire retrouvée de Komiža et de ses pêcheurs. Dinko nous a raconté l’histoire de la pêche à Komiža et celle de cet extraordinaire bateau. En effet, le port de Komiža est le plus proche des îlots de Palagruža, situés en plein milieu de l’Adriatique. Par le jeu des courants, pendant les mois d’été, ces îlots sont des lieux de pêche d’abondance pour l’anchois, la sardine et le thon.

Au cours des siècles, la petite cité de Komiža a développé un art de la pêche, un savoir-faire qui a assuré la survie de ses habitants, leur permettant même de faire fortune aux quatre coins du monde, notamment en Californie. Les pêcheurs de Komiža ont en effet joué un rôle majeur dans le développement de la pêche américaine.

Un symbole de cette culture est la Gajeta Falkuša, une embarcation non pontée d’une dizaine de mètres, gréée d’une voile latine et foc sur bout dehors et pouvant porter jusqu’à 90 m2 de toile ! 4 rameurs prennent le relais dans les calmes… Il faut dire que les îlots de Palagruža sont distants de 42 milles du port de Komiža, près d’un gros St Malo-Jersey. L’équipage de cinq gaillards mettait cinq heures par bon vent pour faire la route à une moyenne de 8 nœuds. Quand le vent ne portait pas, il fallait compter une grosse journée à la rame…

Une particularité du canot est son côté « playmobile » : tout est démontable en fonction de l’usage, le gréement bien sûr, mais aussi les pavois conséquents qui, tout en renforçant le bateau à la gîte où contre l’enfournement passaient en mode « avirons », bien rangés sur les planchers.

Une centaine d’embarcations pouvaient quitter en même temps Komiža, ce qui donnait lieu à d’homériques régates. Le coup d’envoi de la première édition « officielle » fut donnée en 1897. Le but premier de ces régates n’était pas de s’amuser mais tenait à des raisons économiques – un peu comme aux îles Scillys où les « Gigs » régataient pour emporter le marché du pilotage sur les grands voiliers qui embouquaient la Manche. En effet, les pêcheurs de Komiža bataillaient pour arriver les premiers sur Palagruža, car l’unique et petite plage de l’îlot ne pouvait accueillir qu’une vingtaine d’embarcations, les suivantes devant rester au mouillage…

Il y a quelques années, pourtant, toutes les Gajeta Falkuša avaient disparu ! L’absence de conscience du patrimoine maritime avait été accentuée par une tradition religieuse particulière : la cité de Komiža est placée sous le patronage de saint Nicolas et, chaque année, le 6 décembre, en offrande au saint patron et à la mémoire des péris en mer, on brûlait sur le parvis de l’église qui surplombe la petite ville la coque d’une vieille Gajeta Falkuša en fin de service.

Heureusement, Komiža a connu son professeur Le Bot en la personne de Velimir Salamon – fondateur de l’association Ars Halieutica. Après une vingtaine d’années de recherches basées sur la tradition orale et l’étude d’une épave, la construction d’une nouvelle Gajeta Falkuša a été confiée au chantier de Tonči Bakica à Trogir, près de Split.

Le 6 décembre 1997 devant la chapelle de Gospa Gusarica – la Madone des pirates -, la Gajeta Falkuša « Comiza Lisboa » fut lancée en présence de milliers de personnes. Pour respecter la tradition, un vieux bateau fut brûlé à l’occasion. L’aristocratie des pêcheurs croates venait de retrouver l’objet de sa fierté.

D’une île à l’autre

Le cyclone Vatroslav qui s’est abattu sur la Croatie nous a mieux fait découvrir certains aspects de l’insularité. Durant notre troisième nuit à Komiža, le vent soufflait à 50 nœuds dans le port, nous obligeant à des manœuvres difficiles pour éloigner le bateau du quai. Au matin, il était impossible de descendre à terre, tant le ressac était fort à l’intérieur même du port. Vis était coupé du monde, tous les ferries étaient arrêtés et notre bateau est lui-même devenu une île retenant ses prisonniers. Nous n’avons réussi une sortie que vers 17 heures, pour aller faire quelques courses et passer un peu de temps sur Internet chez Tonči Darlić.

En quelques jours, tout le monde nous connaît, les vieux pêcheurs nous saluent d’un discret signe de tête. Le capitaine du port vient nous voir en s’excusant : il ne voulait pas nous faire payer le mouillage, mais deux voiliers polonais sont arrivés au second jour de notre escale. Impossible de nous faire cadeau du mouillage tout en taxant les Polonais, nous explique le capitaine, qui nous applique cependant un tarif très amical…

Selon certains classements, la Croatie possèderait trois des « dix plus belles îles de la Méditerranée » – Vis, Lastovo et Mljet. Cette fois-ci, nous n’irons pas à Lastovo mais, au départ de Komiža, nous mettrons le cap sur Mljet, escale avantageuse sur la route de Kotor, au Monténégro. Une intuition aussi forte qu’inexplicable pousse Alain vers le petit mouillage d’Okuklje, sur la côte nord de Mljet… Et les intuitions du capitaine sont forcément les bonnes. Okuklje forme une petite baie bien protégée du large. Un minuscule quai nous tend les bras. Le village ne compte qu’une poignée de maisons – dont beaucoup se transforment en restaurants durant la saison. Au début du mois de mars, seules deux familles habitent à Okuklje, mais Petar et Jelena acceptent de nous préparer à manger : une salade de pieuvre, des bars grillés sur un petit feu de bois… Assurément notre meilleur repas depuis notre départ.

Les poissons ont été pêchés par Petar, qui nous explique que la vie n’est pas toujours facile dans la paradisiaque île de Mljet, réserve naturelle protégée, mais dépourvue de port et de centre urbain, contrairement à Vis. « Durant des siècles, notre île, qui dépendait de la République de Raguse, était soumise aux raids des pirates d’Herceg Novi. Les habitants se sont réfugiés à l’intérieur, mais aujourd’hui, les villages sont vides. Les vignes ont été abandonnées, et l’île ne compte pas plus d’un millier d’habitants permanents. À l’époque yougoslave, une coopérative produisait de l’huile d’olive, mais elle est tombée en déshérence », explique Petar, qui ne nous laisse pas partir sans nous offrir la bouteille de travarica que nous avons entamée à la fin du repas.

Au matin, les chats de Petar et Jelena viennent nous faire leurs amitiés sur le quai, flanqués d’un bon et brave chien. Il ne nous reste plus qu’à mettre le cap sur Kotor, où nous arrivons dans la soirée, après avoir croisé les remparts de la vieille ville de Dubrovnik. Pour amarrer le Vetton 3 face aux portes de la vieille ville de Kotor, il nous faudra encore accomplir les formalités d’entrée au Monténégro, mais ceci est une autre histoire…

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