Hôtels et casinos au pays de la Toison d’Or

L’Adjarie offre une image possible du paradis sur terre. Les montagnes descendent jusqu’à la mer, tandis que la côte connaît un climat subtropical. Passé Batoumi, notre car en direction de Tbilissi remonte d’étroites vallées à la végétation luxuriante. Tout pousse en Adjarie, les arbres semblent grandir à toute vitesse. C’est ici que les Argonautes vinrent chercher la Toison d’Or…

Nous parlerons dans un autre post des quelques jours que nous avons passé à Tbilissi, car nous sommes assez vite revenus à Batoumi. Le train qui part à 22 heures de la capitale nous y ramène dès 7 heures du matin. Par la fenêtre de notre compartiment, nous revoyons la mer et les petits villages noyés dans la verdure. Cette découverte, au petit matin, devait enthousiasmer les Russes et les Soviétiques descendant vers une riviera tant rêvée… Malgré l’heure matinale, des joggeurs courent le long du front de mer, des groupes d’enfants jouent déjà dans les parcs.

Nous nous logeons chez des amis d’amis, au cœur de la vieille ville, juste derrière la gare maritime, dans un beau bâtiment construit à l’époque soviétique. Lala, notre logeuse, travaille à la mairie et son mari, Pata, ingénieur de formation, refait des routes aux alentours de Poti. « J’ai passé 20 ans en Sibérie, la vie y était dure mais les gens accueillants », se souvient Pata les yeux dans le vide. « Certes, nous buvions beaucoup mais il fallait se réchauffer ». Aujourd’hui, le couple arrive à peine à joindre les deux bouts et à payer la scolarité de leur fils unique, David. Chaque mois, il faut emprunter pour payer les traites, et la famille ne peut s’en sortir qu’en louant des chambres aux voyageurs de passage.

Batoumi possède un remarquable patrimoine architectural, édifié à l’époque tsariste ou un peu plus tardivement. Les traces du passé ottoman sont en revanche beaucoup plus discrètes, malgré la présence d’une grande mosquée. L’Adjarie n’a en effet été annexée par la Russie qu’à la fin du XIXe siècle, ce qui explique le statut de République autonome au sein de la République fédérée de Géorgie qui lui fut conférée à l’époque soviétique.

Les Adjars sont de grands consommateurs de café turc, qui est bien plus savoureux à Batoumi que dans le reste de la Géorgie. Par contre, leur orientation confessionnelle est incertaine. L’islam n’est pas un marqueur absolu de l’identité adjare – et l’actuel gouvernement « démocratique », en tout cas pro-occidental, de Mikhail Saakashvili favorise une politique de conversion massive des Adjares à l’orthodoxie. Des baptêmes collectifs, très médiatisés, sont régulièrement organisés. Selon nos amis orthodoxes de Batoumi, qui déplorent ce fait, l’islam resterait toutefois fortement implanté dans les villages de montagne.

De toute manière, l’identité adjare n’est pas facile à percer. Durant près de 15 ans, la région a été le fief d’un potentat local, Aslan Abachidze, qui s’est insolemment enrichi en développant des trafics de toute sorte avec la Turquie, alors que l’économie de la région s’était totalement effondrée, et que la population survivait au prix des pires difficultés. Le régime Abachidze reposait sur une milice, une garde prétorienne de quelques milliers d’hommes, qui veillait à dissuader toute contestation. Quand l’Etat géorgien était sur le point de se désintégrer, au milieu des années 1990, l’Adjarie formait une entité quasiment indépendante. Toutefois, la région n’a jamais présenté le même intérêt stratégique pour la Russie que l’Abkhazie ou l’Ossétie du Sud, et le régime Abachidze ne pouvait pas s’appuyer sur une spécificité ethnique. Les Adjars se considèrent comme des Géorgiens. Ils parlent tous la langue géorgienne, qu’ils soient musulmans ou orthodoxes.

Après la « révolution des roses », qui a porté au pouvoir Mikhail Saakashvili, le 23 novembre 2003, celui-ci n’a eu de cesse que de réintégrer dans l’Etat géorgien les entités sécessionnistes d’Adjarie, d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. C’est en Adjarie qu’il a enregistré son seul succès. Après que le potentat Abachidze a commis « l’erreur de trop » en faisant dynamiter les ponts menant vers le reste de la Géorgie, Mikhail Saakashvili a pu pénétrer en Adjarie comme un libérateur, début mai 2004, acclamé par la population locale, tandis que le despote prenait la route de Moscou, non sans emporter une bonne part de sa cassette.

Le « miracle adjar »

Depuis, le gouvernement de Tbilissi veut faire de l’Adjarie une vitrine pimpante de la Géorgie. L’autonomie de la République a été réduite à un niveau purement symbolique. Des proches de « Micha », le président Saakashvili, ont pris tous les leviers de commande important, et l’Etat investit à tour de bras à Batoumi.

Le centre de la ville n’est qu’un immense chantier. Toutes les rues sont défoncées, dont celle où nous logeons – qui porte le nom de Noe Jordania, le président de la Géorgie menchévique indépendante, réduite par les bolchéviques soviétiques en 1920, et qui mourut en exil en France. On refait le système de canalisations, qui n’avait pas connu la moindre réparation depuis l’époque tsariste. « Ce sera bien, ce sera beaucoup mieux dans deux ans, quand tout sera fini », nous assure Pata, l’ami qui nous loge, tandis que le vent soulève des tourbillons de poussière.

Les grands travaux ne s’arrêtent pas aux égouts et aux canalisations. Toute la ville est désormais dominée par la haute silhouette d’un Sheraton de 24 étages, qui a ouvert ses portes le 1er avril. Et nombre d’autres hôtels sont en construction : un Hyatt, un Hilton, un Radison, une grande marina disposant de suites et d’appartements privés, etc.

Nous visitons le Sheraton, accueillis par la directrice des chambres, une sympathique Géorgienne parfaitement francophone, qui a longtemps travaillé dans un Sheraton d’Algérie. Elle nous fait visiter l’immense suite de 380 mètres carrés, qui occupe tout le 22e étage, ainsi que la fierté de l’hôtel, le spa conçu sur un nouveau modèle, que le groupe Sheraton n’a encore expérimenté qu’à Batoumi et à Bratislava. Nous rêvons qu’elle nous fasse la proposition de bénéficier gratuitement du spa et du hammam, pour mieux approfondir notre connaissance de l’hôtel, mais l’invitation ne viendra pas… Pourtant, lors de notre visite, l’hôtel est presque vide : pas un client au spa, deux dîneurs au restaurant, quelques personnes assises dans les fauteuils du hall. Notre nouvelle amie nous assure pourtant que depuis son ouverture le 1er avril, l’hôtel au 205 chambres tourne avec un taux de remplissage de 50 à 60%…

La villa de l’ancien potentat Abachidze a été détruite : un hôtel s’élèvera sur son emplacement. Le siège du gouvernement autonome a été transféré en banlieue : son siège sera aussi transformée en hôtel… La communication officielle du département du Tourisme de ce gouvernement à l’autonomie très symbolique affiche partout un slogan : « Batoumi miracle 2011 ». Pourquoi cette date ? Mystère…

Habitués que nous sommes au désastre urbanistique de la côte albanaise, nous devons reconnaître que l’ensemble n’est pas laid. Bien sûr, les nouveaux immeubles du front de mer, aux façades enrichies de frises pseudo-antiques, sont assez kitsch, mais un assez bon accord a été malgré tout trouvé entre les bâtiments anciens et les nouvelles constructions. Reste à savoir quels pourront être les clients des hôtels de luxe qui poussent comme des champignons et dans quelle mesure la ville pourra conserver son charme désuet de station balnéaire de province… Les magnifiques constructions tsaristes du front de mer sont toujours des cafés populaires, où l’on se retrouve entre amis, en regardant les bateaux du port de commerce. Batoumi est certainement l’un des plus beaux ports où nous ayons fait étape depuis notre départ.

« Batoumi est une immense machine à blanchir de l’argent sale », nous assure plusieurs amis. Certes, on comprend que des mafieux locaux puissent faire circuler de l’argent dans des constructions hôtelières sans avoir besoin de rentabilité, mais qu’est-ce qui peut pousser des groupes internationaux comme Sheraton ou Hilton à venir s’installer dans cette petite ville d’un littoral lointain et marginal ? Batoumi ne se trouve qu’à une encablure de la frontière turque, mais d’une Turquie pauvre et provinciale. Hopa, Artvin ou Rize sont bien loin d’Istanbul ou d’Ankara. L’aéroport de Batoumi n’offre guère des vols directs que pour Tbilissi – l’été, il y aurait aussi des liaisons régulières vers Yerevan, Bakou, Kiev ou Alma-Ata…

L’été, Batoumi grouille de monde, mais il s’agit avant tout de touristes géorgiens, qui se logent chez l’habitant et n’ont assurément pas les moyens de fréquenter les hôtels de luxe. Arrive ensuite une clientèle « régionale », qui vient notamment d’Arménie et d’Azerbaïdjan. Un « troisième cercle » de chalandise inclut des pays plus éloignés de l’ancienne Union soviétique : l’Ukraine et les Républiques d’Asie centrale. Les Russes, pour leur part, se font rares depuis la guerre de 2008. Il n’y a plus de vols directs entre la Géorgie et la Russie. Enfin, les Turcs, représenteraient 13% des touristes étrangers.

Nos amis turcs de Camlιhemşin sont des « habitués » de Batoumi où ils viennent acheter des cigarettes et de l’alcool bon marché. Certains y reçoivent également des soins dentaires, beaucoup moins coûteux qu’en Turquie. Ce tourisme de voisinage ne risque guère de remplir les hôtels de luxe, mais Batoumi a une autre carte à jouer, les casinos, dont le nombre croît encore plus vite que celui des hôtels… Là, la ville a gros à gagner. L’AKP du Premier ministre Erdoğan a pratiquement interdit les casinos et les Turcs, grands joueurs devant l’Eternel, vont donc tenter la chance dans les pays voisins. Avec ses jeux d’argent, Batoumi pourrait aussi attirer les Iraniens. Les investissements sont donc peut-être moins absurdes qu’il n’y paraît au premier regard. Et puis, ici, dans l’univers post-soviétique, il y a de l’argent, beaucoup d’argent, infiniment plus que dans les Balkans… Les projets peuvent se réaliser très vite, même les plus fous.

Pétrole kazakh

D’ailleurs, le port de Batoumi a été cédé en concession pour 49 ans à un holding kazakh du pétrole, KasTransOil. Ce groupe a repris en 2006 le terminal pétrolier et, en 2008, le port de marchandises, tandis que le terminal containers a été cédé à un groupe philippin. L’activité du grand port de Batoumi reste relativement modeste : 7 millions de tonnes de pétrole par an, 1,5 millions de tonnes de marchandises. Le port pétrolier de la cité a pourtant une longue histoire, il a été édifié à la fin du XIXe siècle par la branche des Rotchild établie à Bakou, et peut accueillir de tankers de 185.000 tonnes.

Il est vrai que le gouvernement a surtout fait le choix de développer les activités portuaires à Poti, une cinquantaine de kilomètres au nord de Batoumi. Le port de Poti a été cédé en concession à des compagnies arabes, mais le directeur du port de Batoumi, Zurab Shulgaia, refuse de s’inquiéter de cette concurrence : « en Hollande, il y a un port à Amsterdam, et un autre à Rotterdam… »

Zurab Shulgaia nous reçoit dans son bureau qui domine le port. La vaste pièce est décorée de portraits des deux présidents : Mikhail Saakashvili et Nursultan Nazarbayev, le président du Kazakhstan. Le directeur du port a été diplomate soviétique durant 22 ans, effectuant l’essentiel de sa carrière dans les pays arabes, où il s’occupait de coopération économique… Par la suite, il a été ambassadeur de Géorgie au Kazakhstan, et ce sont les autorités kazakhs, reconnaît-il, qui lui ont demandé de quitter la diplomatie et de prendre, pour leur compte, la direction du port de Batoumi. Très lié à la Russie, le Kazakhstan investit massivement en Géorgie, et Zurab Shulgaia, tout en reconnaissant le manque à gagner dû à la quasi-rupture de toutes relations entre la Géorgie et la Russie, se veut optimiste : « toutes les guerres ont une fin », nous assure-t-il. Avec ses partenaires kazakhs, l’homme semble déjà attendre le retour des Russes à Batoumi. On ne peut décidément pas échapper à ses grands voisins.

Au jardin d’Eden

Nous décidons de fuir les casinos, le pétrole et les omniprésents portraits de Micha Saakashvili. Le paradis ne se trouve qu’à quelques kilomètres du centre de Batoumi, dans l’immense parc botanique, créé en par le professeur russe Andrey Nikolayevich Krasnov. Le parc s’étend sur des centaines d’hectares, longeant la mer. D’une petite vallée à l’autre, on passe de la section mexicaine à la section néo-zélandaise : toute les régions du globe sont représentées, le jardin représentant une sorte d’univers en réduction, de monde idéal, comme le Jardin d’Eden… Le parc, gloire de l’ancienne Union soviétique, est toujours resté bien entretenu. Les gardiens et les employés habitent dans des petites datchas noyées dans la verdure. Batoumi dispose d’un climat subtropical, qui permet de recréer une illusion des forêts vierges d’Amazonie sur les bords de la Mer Noire.

Alors que le printemps est longtemps resté timide, la chaleur est enfin arrivée au milieu du mois de mai. Le thermomètre flirte avec les 40° degrés, et nous faisons la sieste dans une petite clairière de la section himalayenne, au calme, malgré les bandes de jeunes gens en goguette qui arpentent le parc. Les lycéens de terminales fêtent en effet la fin de l’année scolaire et de leurs études secondaires. Sur le chemin du retour, un joyeux groupe de lycéens en pique-nique nous invitent à venir trinquer avec eux. Nous acceptons bien sûr l’offre avec joie, mais devons nous soumettre à une longue séance de pause : chacun veut se faire photographier avec les journalistes français, et nous devons désormais nous retrouver sur beaucoup de pages facebook de jeunes Géorgiens…

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