Giurgiuleşti International Free Port

Nous profitons des douces soirées de Chişinau avec notre ami Mehdi, mais il nous faut trouver une solution pour rallier Giurgiulesti, le « grand port » de Moldavie, petit pays enclavé et sans accès à la mer… La distance n’est pas bien grande, à peine 200 kilomètres, mais, avec les routes moldaves, il faut compter 6 à 8 heures de voyage.

Mehdi a vite une solution à nous proposer : des copains pourraient nous conduire. Ils ont du temps, et se réjouissent déjà de l’expédition. Affaire conclue. Nous retrouvons Valentin, qui nous conduit au siège de Danube Logistics, une entreprise joint-venture contrôlée par la firme hollandaise EASEUR Holding BV, qui a obtenu en concession le port de Giurgiuleşti. Nous rencontrons Alexander di Leonardo, un jeune manager allemand et l’attachée de presse moldave, qui nous assure toutes les autorisations nécessaires. Il ne nous reste plus qu’à prendre la route, mais nous devons encore récupérer Slavic, un autre ami qui sera aussi de l’expédition. Celui-ci nous rejoint dans la cour de son HLM, muni d’un panier de cerises et de moult CD. Slavic, lunettes noires et traits tirés de la soirée de la veille, sera le DJ du voyage.

Valentin est un véritable professionnel de la conduite, il connaît bien les différences de qualité de l’essence que proposent les stations services du pays : pas question de s’arrêter à celle-ci, c’est trop cher, la suivante est connue pour couper à l’eau le carburant… Nous boudons ces établissements et, comme de juste, tombons en panne sèche à une vingtaine de kilomètres de Chişinau, sur un plateau désert.

Nous commençons à tendre la main pour essayer d’arrêter des voitures, mais Slavic, brusquement, se signe avec ferveur. « Poussons la voiture, la route finit par descendre dans quelques kilomètres et, en bas, dans le creux, il y a une station » – « Tu es sûr ? » – « Dieu est grand ». Nous entreprenons donc de pousser la voiture sous un soleil cuisant. Dès que la route se met effectivement à descendre, Valentin prend de la vitesse et nous le suivons à petites foulées… Heureusement, une vieille Dacia finit par s’arrêter, et un policier qui vient d’achever son service nous prend en stop. Et Dieu est grand, assurément : il y avait bien une station-service dans le creux, en bas de la route.

Nous repartons et roulons sans pause sur une route souvent défoncée par des ornières géantes. Nous nous arrêtons seulement pour une petite séance de photos devant le panneau qui marque l’entrée en « Gagauz Yeri », la région autonome de Gagaouzie. Mehdi est un grand spécialiste de ce petit peuple turc orthodoxe, qui a obtenu une autonomie territoriale en 1994.

Le territoire gagaouze n’est pas continu. Nous sortons de la Gagaouzie et y revenons, traversant les vastes vignes et les villes gagaouzes de Comrat et Vulcaneşti.

Plus nous approchons de Giurgiuleşti, plus la route se fait mauvaise, mais soudain, pour quelques kilomètres, nous découvrons une chaussée asphaltée de frais et un vaste panneau « Giurgiuleşti International Free Port ».

Il y a quelques années, ce « port » se limitait à un terrain vague entouré d’un mur, coincé entre les frontières roumaines et ukrainiennes. Giurgiuleşti se trouve en effet au confluent du Danube et de son affluent le Prout. L’Ukraine a rétrocédé quelques arpents de territoire à la Moldavie pour que celle-ci dispose d’un accès direct au Danube. Lors du précédent passage de Jean-Arnault, en 2005, le port était tenu en concession par une entreprise azerbaïdjanaise, mais tous les travaux étaient arrêtés. Depuis, le port a été cédé à Danube Logistics, et les Hollandais en ont fait le port le plus moderne du Danube.

Pour pénétrer dans les nouvelles installations portuaires, il faut présenter patte blanche, mais nous sommes attendus et aussitôt coiffés d’un casque de chantier et délesté de nos cigarettes et de nos téléphones portables. Tout est interdit pour qui veut s’approche du terminal pétrolier, et même les photographies doivent être prises à distance. Nous nous installons néanmoins dans un 4×4 rutilant de propreté de l’entreprise pour descendre jusqu’à ce terminal. L’ambiance évoque celle d’un bloc opératoire qui serait installé en plein air, au bord de l’eau, dans la moiteur étouffante qui monte du Danube et du Prout.

La chargée de communication du port nous explique que « deux à trois tankers » arrivent chaque semaine, et que le port respecte toutes les normes environnementales les plus strictes de l’Union européenne.

Le port est moderne, mais reste modeste : en-dehors des pétroliers, seuls quelques cargos viennent de temps en temps mouiller auprès du second terminal, dédié aux grains. Un terminal porte-containers est également en cours de construction. Nous inspectons le petit chantier. La chargée de communication boitille dans la poussière sur ses chaussures à talons. Elle nous expliquera qu’elle est originaire de la ville de Cahul, la petite capitale du sud moldave. Après des études d’anglais, elle a pu trouver ce travail « bien payé », dont elle se réjouit chaque jour, malgré les deux heures de transport qu’elle doit faire quotidiennement.

Les responsables de Danube Logistics mettent en avant la position « exceptionnelle » du port, situé « aux frontières de l’Union européenne », et directement raccordé au réseau de chemin de fer roumain, donc européen, et au réseau ukrainien, lui-même relié au réseau russe. Cependant, l’état catastrophique des routes bride sévèrement les ambitions du port. Le gouvernement aurait promis de refaire le réseau routier, mais rien ne vient encore.

Pour l’instant, le port de Giurgiuleşti ne vise guère qu’à desservir le marché moldave, notamment en produits pétroliers. EASEUR Holding BV, l’entreprise mère de Danube Logistics, possède également une chaîne de stations-services en Moldavie, Bemol. À Chişinau, Alexander di Leonardo nous avait assuré que « tout le pétrole venait de Grèce », un gage, à ses yeux, de qualité. Certes, mais ce n’est sûrement pas la solution la plus écologique : pour arriver à Giurgiuleşti, les tankers doivent remonter les Dardanelles et le Bosphore, avant de s’engager dans le Danube par le canal de Sulina.

Avec ses trois millions d’habitants, la Moldavie représente un marché étroit : les ambitions de EASEUR Holding BV peuvent-elles s’y limiter ? Malgré les assurances répétées de nos hôtes sur le respect des normes environnementales de nos hôtes, l’insistance sur l’intérêt de la position géographique du port, « aux frontières de l’Union européenne », finit par paraître louche : EASEUR Holding BV ne s’est-elle pas installée en Moldavie pour pouvoir opérer avec moins de contrainte qu’en territoire de l’UE ? Même à défaut d’une réponse assurée, la question mérite d’être posée…

En face du terminal pétrolier, des pêcheurs taquinent le poisson sur une île plantée au milieu du Danube, déjà en territoire roumain… Les responsables du port nous assurent que nous pourrions, sans crainte, boire l’eau du fleuve ou nous baigner autour des pontons du terminal. Plus tard, nous rencontrerons toutefois une responsable de la réserve écologique ukrainienne du Delta, qui nous confiera ses craintes : pour elle, Giurgiuleşti est une « bombe à retardement », car tous les habitants des villes situées en aval boivent, effectivement, l’eau du Danube. Que se passera-t-il le jour où, malgré toutes les protections prises, une pollution se produira ? Giurgiuleşti est le terminal pétrolier le plus en amont sur le Danube, même si celui-ci reste bien petit au regard des grands ports ukrainiens, comme Reni.

Danube Logistics assure la gestion du port, mais la capitainerie reste, bien sûr, sous contrôle de l’État moldave. Le port dispose également d’un terminal passagers, sous gestion publique : l’an dernier, un ferry hebdomadaire partait pour Istanbul, mais la liaison a été interrompue. Le port de Giurgiuleşti, toutefois, immatricule volontiers les navires, et plus d’une centaine de bateaux navigueraient déjà sous pavillon moldave de complaisance. Un record pour un pays qui ne dispose pas d’accès à la mer.

Nous ne pouvons que confirmer la chose, ayant nous-même navigué, de Trabzon à Sotchi, à bord d’un ferry battant pavillon moldave, immatriculé à Giurgiuleşti (lire « Un si long chemin vers la Russie »).

Après Giurgiuleşti, nous voulions descendre côté ukrainien du Delta. Un employé du port nous sert de taxi, et nous fait aisément franchir la frontière ukrainienne, qui ne se trouve qu’à quelques centaines de mètres. Il est difficile de trouver plus criante illustration de l’absurdité des frontières que dans cette minuscule zone de Giurgiuleşti : l’avancée territoriale moldave ne fait qu’un kilomètre de large, encadré par les frontières roumaines et ukrainiennes.

Après les assez longues formalités et la fouille d’un douanier ukrainien sourcilleux, nous mettons le cap sur Izmail, la grande ville ukrainienne du Delta, à une soixantaine de kilomètres, longeant les barbelés qui marquaient, autrefois, la frontière entre l’URSS et la Roumanie et qui n’ont toujours pas été détruits. Mehdi, notre ami roumanophone, commence à comprendre qu’il ne sera nullement en pays « inconnu » : c’est la première fois qu’il vient en Ukraine, mais partout dans l’ancienne Bessarabie, toutes les langues cohabitent, l’ukrainien, le russe, le gagaouze et le roumain qui lui permet de communiquer.

Après une nuit dans l’hôtel « Izmail », établissement fort défraîchi de la ville du même nom, il ne nous reste plus qu’à trouver un moyen de nous rendre à Vilkovo, la « Venise ukrainienne », tout au bous du Delta. Près de la gare routière, nous faisons vite affaire avec un chauffeur de marchroutka. L’aventure continue…

Article suivantRead more articles

Laisser un commentaire