Crotone, porte ouverte et délabrée de l’Europe

Sur les quais du port de Crotone, on ne choisit pas forcément ses voisins, mais ça vaut le coup de leur dire bonjour. À côté du Vetton 3, notre bateau, il y avait un vieux cargo rouillé, le Cengiz Han, un navire turc portant le nom du fameux conquérant plus connu en France sous le nom de Gengiz Khan. La coque porte la trace de nombreux chocs, la tourelle a été récemment incendiée, une odeur de brûlé traîne toujours autour du bateau. Pourtant, nous voyons peu à peu d’improbables passagers descendre du navire. Au passage, ils nous saluent, et la discussion s’engage.

Les squatters du Cengiz Han sont une quinzaine : des Kurdes et trois Iraniens, tous en attente de droit d’asile. Mahmud parle bien anglais et s’exprime au nom de ses compatriotes. Lui-même ne dort plus sur le bateau, il a trouvé une place dans l’immense « Centre de premier accueil » (Centro di prima accoglianza) de Sant’Anna, à quelques kilomètres de Crotone. Ce centre serait le plus grand d’Europe, avec une capacité théorique de 1.300 places, et près de 2.000 résidents.

Les demandeurs d’asile sont dirigés depuis toute l’Italie vers le centre de Sant’Anna. « Comme par hasard, l’Italie préfère envoyer les problèmes en Calabre, une région pauvre », explique avec amertume Angela De Lorenzo, journaliste au Crotonese, le bihebdomadaire local. « Pénétrer dans le Centre est presque impossible. Moi-même, j’ai attendu une année pour obtenir une autorisation, mais l’on sait par les rapports des ONG que les conditions de vie y sont déplorables. Par contre, depuis deux ans, les résidents peuvent entrer ou sortir du Centre. Du coup, ils se répandent dans une ville qui ne peut pas leur offrir de travail, qui n’a aucune infrastructure adaptée. Il n’y a même pas de bains publics à Crotone », poursuit Angela, qui nous a rejoint sur le port. « Les demandeurs d’asile sont une proie toute destinée pour les réseaux criminels qui les exploitent, ils grossissent aussi les rangs de la petite délinquance, de la prostitution »…

Beaucoup de demandeurs d’asile n’obtiennent même pas une place dans le Centre, et squattent dans différents endroits de la ville, comme le Cengiz Han. A bord du navire, Mahmud nous montre l’étroit espace où dorment ses trois compatriotes, un réduit d’un mètre sur deux rongé par la rouille. Les quatre Iraniens ont fui le régime d’Ahmadinejad, après avoir connu la prison. À Téhéran, Mahmud était journaliste. Il a quitté son pays il y a un an. Il a franchi à pied la frontière turque. À Istanbul, un passeur lui a permis de gagner la Macédoine. Passant par la Serbie et la Hongrie, il est enfin arrivé en Italie, à Venise, mais il est redescendu vers le Sud car il faisait trop froid pour dormir dans la rue. Pour pouvoir séjourner dans le centre de Sant’Anna, il faut avoir introduit une demande de droit d’asile, ce qui n’est probablement pas encore le cas des squatters du bateau.

Le squat du Cengiz Han est connu de tous, et certainement de la police. Celle-ci est pourtant étonnamment absente. Pas un policier ou un douanier n’est venu s’inquiéter de notre identité durant les deux jours où le Vetton 3 est resté amarré au quai de Crotone. Face à l’Afrique, le port de Crotone ressemble à une porte ouverte et délabrée de l’Europe.

La criminalité organisée est une réalité omniprésente dans ce « Sangatte italien » qu’est devenu Crotone : on est ici sur les terres de la ‘ndranghetta, la mafia de Calabre, dont l’ombre se dresse derrière les pogroms anti-immigrés qui ont éclaté début janvier à Rosarno, à une cinquantaine de kilomètres, dans la plaine de Gioia Tauro, vouée à la production des agrumes. « À Rosarno, explique Angela, 80% des familles sont liées à la mafia. Les producteurs d’orange ont de très petites exploitations, réunies en associations pour toucher les subventions européennes. Jusqu’à cette année, l’Europe accordait ces subventions en fonction de la production déclarée, qui était bien sûr gonflée, mais elle a décidé de changer les règles pour tenter de mettre fin à ces abus. Désormais, les subventions sont versées en fonction des surfaces plantées. Du coup, la production d’orange a perdu tout intérêt pour la mafia. Celle-ci utilisait la main d’œuvre des clandestins, payés à un tarif dérisoire et souvent pas payés du tout, et elle a provoqué les émeutes pour se débarrasser d’eux. Le jour même où s’est achevée la saison des clémentines, elle a tiré sur deux clandestins qui venaient demander leur salaire, puis tout s’est enchaîné…. Il ne s’agit même pas de racisme ou d’intolérance, mais simplement des intérêts économiques de la mafia ».

En avant du Cengiz Han, un bateau bien différent est à quai, un navire de recherche océanographique, fleuron de la marine italienne, habitué à naviguer en Antarctique. C’est le commandant qui vient à nous. Franco Sedmak est bloqué à Crotone depuis plusieurs mois. Son bateau dépend de l’Institut de recherches océanographiques, mais doit se financer par des campagnes de prospection pour des entreprises privées. « Nous pensions éviter la crise, et celle-ci nous a rattrapé », explique Franco, qui s’apprête toutefois à partir au printemps en Mer Noire, pour le compte d’Exon, le géant américain du pétrole. Nous aurons donc peut-être l’occasion de retrouver Franco et son bateau sur la côte nord de la Turquie.

Franco est aussi un marin expérimenté, qui rêve de faire la mini-transat Lorient-Saint Barth. Pour lui, la Bretagne « est le plus beau pays du monde ». Après Trieste, bien sûr. Franco appartient en effet à la minorité slovène d’Italie. « Je suis Triestin d’abord, explique-t-il, Italien ensuite ». Il nous fait visiter le bateau, en mélangeant les langues, l’italien, l’anglais et le croate. En effet, l’officier de sécurité et le chef électricien sont originaires de Rijeka. Notre voyage suscite l’enthousiasme, et chacun y va de son conseil.

Nous apprenons à Franco l’existence des Arbëresh, la minorité albanaise d’Italie du Sud. Ces Arbëresh, raison première de notre escale à Crotone, nous sommes allés les trouver à Carfizzi/Karfic, le village dont est originaire le grand écrivain Carmine Abbate.

Le maire du village, Carmine Maio, est venu nous chercher au port, avant de nous confier aux bons soins d’un adjoint, chauffeur de bus. En fumant une cigarette, avant d’embarquer, nous commençons la discussion, passant de l’italien à l’albanais. Des journalistes français qui saluent d’un enthousiaste « Mirëdita », dans ce petit coin perdu d’Italie du Sud…

Nous connaissions le village de Carfizzi – rebaptisé Hora – par les romans de Carmine Abate (La ronde de Constantino, La moto de Skenderbeg, La mosaïque de la grande époque, tous traduits en français et publiés aux éditions du Seuil), et la réalité dépasse toutes nos attentes. Carfizzi est un nid d’aigle accroché sur un piton rocheux d’où l’on voit, au loin, la Mer Ionienne, par laquelle sont arrivés, au XVe siècle, les Arbëresh, ces Albanais fuyant la conquête ottomane des Balkans. Sur la place Skenderbeg, au centre du village, un grand aigle bicéphale gravé en bas-relief semble vouloir prendre son envol. La sculpture a été ramenée d’Albanie en 1992 par Nello Alfieri, l’ancien maire du village. Dans le village, tout le monde utilise la langue arbëresh, dans toutes les circonstances de la vie.

A peine arrivés, nous sommes pris dans un tourbillon de rencontres, d’informations et d’amitiés immédiatement nouées et que l’on sait pourtant durables, car nous reviendrons un jour à Carfizzi. Il y a Michele Abate, un journaliste cousin de l’écrivain, qui nous sert de guide, Maria, une jeune étudiante francophone, qui étudie l’albanologie à l’Université de Cosenza, Nicoleta, qui est originaire de Tirana et a épousé, il y a quinze ans, un garçon du village, Caterina, qui travaille au portail linguistique mis en place par la commune, et qui nous explique les limites de la loi 482/1999 de protection des minorités linguistiques et culturelles, tout en servant des cafés au « Circolo », le café municipal, où elle remplace de temps à autre son frère… Il y a les deux maires, l’ancien et le nouveau, Nello Alfieri et Carmine Maio, avec qui nous dînons en évoquant les méfaits respectifs du berlusconisme et du sarkozysme et le triste état de la gauche européenne. Carfizzi et les deux villages arbëresh voisin de San Nicolà dell’Alto/Shen Kollë et Pallagorio/Puheriu sont en effet un petit bastion rouge, un fief communiste depuis l’occupation des terres agricoles, en 1919. Depuis cette date, les habitants des trois villages se retrouvent chaque 1er mai sur la petite colline de la « montagnella » – une tradition qui a même réussi à se maintenir, clandestinement, sous le fascisme.

Dans le village, nous nous lions aussi d’amitié avec Sadek, un réfugié afghan, qui bénéficie d’une bourse de travail. Carfizzi abrite en effet un centre de « second accueil », visant à désengorger le centre de Sant’Anna – et beaucoup d’autres émigrés ont choisi de s’installer sur cette terre accueillante. « Oui, nous accueillions tous ceux qui viennent chez nous, en respectant leur culture et leur religion », explique Carmine Maio, en soulignant le mot « religion ». « Nos ancêtres sont venus se réfugier en Italie et, depuis le début du XXe siècle, notre village est une terre d’émigration. Les gens de Carfizzi sont partis chercher fortune en Amérique, puis en Allemagne, en France ou en Belgique… Nous savons ce que l’exil et l’accueil veulent dire ».

Pour nous, il est temps de reprendre la mer, où de rudes aventures nous attendent… Nous vous en dirons plus dans le prochain post, mais sachez toutefois que, contrairement à ce que nous écrivions, le moteur du Vetton n’était pas en panne : le préfiltre diesel était simplement encrassé. Pendant que nous arpentions les hautes terres de l’Arbëria, Alain, Joseph, Virginie, Patrice et Francis ont tout remis en état… Ils ont nettoyé ce fameux filtre, se sont courageusement livrés à l’ingrate tache de déboucher les toilettes de bord, ont refait l’avitaillement en frais. Nous trinquons en nous racontant nos aventures, torses nus dans le cockpit, sous un soleil radieux…

Adieu Crotone, nous vous donnons rendez-vous à Brindisi, dans la Pouille, pour un prochain post, qui parlera beaucoup de tempête, de vents et de déferlantes. L’entrée dans l’Adriatique se mérite.

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