Coup d’envoi à Istanbul

Istanbul ne dort jamais. A plusieurs milles des côtes, alors que le Vetton 3 se faufile entre les centaines de cargos qui transitent par le Bosphore, nous voyons déjà un halo de lumière s’élever dans l’obscurité. Nous sommes arrivées de nuit dans la mégalopole stambouliote, fouillant du regard le rivage pour tenter de trouver parmi les feux de la ville l’entrée de la marina de Kalamιş, où une place à quai nous attend pour la durée de notre séjour. Grâce à l’amitié de Fabrizio Casaretto, un homme d’affaire franco-italien dont la famille est installée depuis plus de 150 ans à Istanbul, et à l’aide du directeur de la marina qui souhaitait soutenir notre aventure, l’emplacement sera gratuit pour le Vetton 3 et son équipage. Nous disposons ainsi d’une bonne base pour reprendre des forces et nous familiariser un peu avec l’immense métropole d’Istanbul – cette ville-monde, qui abriterait 15 à 20 millions d’habitants.

Sur les quais de Kalamιş, des centaines de yachts de luxe s’alignent les uns derrière les autres et nombreux sont les bateaux enregistrés dans le Delaware, aux États-Unis. « Une combine pour ne pas payer les taxes en Turquie », nous glissera plus tard un ami. Dans les luxueux établissements de la marina, tout le gratin d’Istanbul donne ses rendez-vous d’affaire ou vient boire un café en ce dimanche après-midi de printemps. Il s’agit avant tout de se montrer, d’afficher sa présence, alors que le petit verre de thé est débité à plus de 8 livres turques par tous les cafés de la marina… Nous nous sentons un peu étranger à cette population triée sur le volet avec nos vêtements froissés et nos barbes mal taillées, mais qu’importe, nous n’attirons pas l’attention et pouvons travailler en paix. Istanbul est une étape importante de notre voyage, nous bouclons le tour de la mer Égée avant d’entamer celui de la mer Noire, et cette ville installée sur deux continents est un monde en soi qu’il nous faut découvrir.

Derby au sommet à Fenerbahçe

Située sur la rive asiatique de la ville, la marina se trouve au cœur du quartier de Fenerbahçe et, le dimanche, elle devient le rendez-vous de tous les supporters du club de football qui porte le même nom, le Fenerbahçe Spor Kulübü, une des trois équipes majeures d’Istanbul, avec Galatasaray et Beşiktaş. Chaque année, la conquête du titre national se résume d’ailleurs à une lutte fratricide entre les trois clubs de la ville, ne laissant que bien peu de place aux autres équipes du pays. Seule la formation de Trabzon, Trabzonspor, réussit dans les années 1970 et 1980 à accrocher quelques titres nationaux. Depuis, faute de moyens, à l’instar de Saint-Étienne en France, ce dernier club oscille dans le ventre mou du championnat, laissant les premiers rôles aux équipes d’Istanbul. En cette fin de championnat 2009-2010, la situation est grave. Qui de Galatasaray ou de Fenerbahçe remportera le championnat cette année ? Titré à 17 reprises chacune, les deux équipes ont l’occasion de se départager à l’issue de cette exercice, à moins que le petit club de Bursaspor ne vienne jouer les troubles fêtes… En ce dimanche après-midi ensoleillé à Fenerbahçe, l’heure est à la fête dans les brasseries de la marina, les voisins de Beşiktaş viennent jouer au stade Sukru Saracoglu et il s’agit de les recevoir comme il se doit.

« C’est bon, j’ai pu dénicher trois billets », s’exclame avec un sourire Fιrat Isbecer en venant nous rejoindre à bord du Vetton 3. Fin connaisseur du football turc, journaliste sportif et fervent supporter de Galatasaray, notre ami, qui a fait ses études à la Sorbonne avec Laurent, nous servira de guide dans les tribunes surchauffées du stade de Fenerbahçe. Nous sommes conscient de notre chance, Fιrat a du mobiliser ses meilleurs réseaux pour trouver quelques billets pour la rencontre la plus importante de l’année. C’est donc d’un pas joyeux que Joseph et Laurent suivent le journaliste dans les ruelles jouxtant le stade où une foule bruyante parée de jaune et de bleu, les couleurs de Fenerbahçe, prépare le match à grand coup de bière et de Yeni Rakι. « Cela me fait bizarre de venir dans ce stade, j’ai l’impression de trahir mon club », nous glisse notre ami à l’oreille, avant d’ajouter : « ne vous avisez pas d’applaudir si Beşiktaş marque un but, on pourrait mal le prendre… »

Dès notre entrée dans la superbe arène de 55.000 places, l’ambiance est électrique, les chants répondent aux sifflets et de superbes tifos sont déployés dans les tribunes. Les supporters de Beşiktaş sont eux aussi survoltés. Malgré leur infériorité numérique, ils répondent avec force aux provocations des partisans de Fenerbahçe. De fait, partout en Europe, l’ambiance des stades turcs est redoutée et se déplacer en Turquie n’est jamais chose facile, même pour les meilleures équipes du continent. Sur le terrain, en revanche, le niveau de la rencontre n’atteint pas les sommets malgré quelques actions de classe et un but du joueur brésilien Alexsandro de Souza, plus connu sous le nom d’Alex, véritable star du club de Fenerbahçe. Malgré une timide réaction des joueurs de Beşiktaş et un bon match du milieu allemand Fabian Ernst, le score en restera là (1-0), pour le plus grand bonheur des 55.000 supporters présents dans les tribunes.

Une ville, trois clubs

Être supporter de football à Istanbul est une affaire sérieuse, presque un métier à plein temps, et chaque famille soutient les mêmes couleurs de génération en génération. Un jeune rebelle pourra éventuellement, pour contester l’autorité paternelle, choisir de soutenir un autre club, mais ces cas sont fort rares, sinon nombre de repas dominicaux se transformeraient en pugilats. Des trois club d’Istanbul, le plus ancien est Galatasaray. Il fut fondé en 1905 par des élèves du lycée français de Galata Sarayı Sultanısı, le Lycée impérial ottoman. Son premier président, Ali Sami Yen, était alors en classe de 5ème. Il raconte dans ces mémoires que ce poste lui est à l’origine revenu car il avait la charge de garder le ballon et de le réparer quand ce dernier était abîmé. Une équipe s’est rapidement constituée avec les élèves du lycée, intégrant de nombreux joueurs d’origine bulgare, grecque ou monténégrine. Ali Sami Yen lui-même appartenait à la grande famille albanaise des Frashëri. Son père et ses oncles furent à l’origine de la naissance de l’État albanais moderne.

Alors que les musulmans de l’Empire ottoman jouaient encore très peu au football, laissant ce sport aux Grecs ou aux Arméniens, le club avait pour ambition « d’affronter et de battre les équipes chrétiennes », un objectif qui fut symboliquement atteint en 2000, lorsque le club remporta la Coupe de l’UEFA, le premier trophée européen ramené à Istanbul par un club turc. A l’origine confidentielle et aristocratique, la popularité de Galatasaray s’étendit largement en Turquie durant les années 1960, sous l’impulsion de joueurs charismatiques comme Metin Oktay, sacré à 9 reprises meilleur buteur du championnat turc entre 1957 et 1969. Aujourd’hui, le club revendique le plus grand nombre de supporters en Turquie, 33 millions contre 30 millions pour son grand rival Fenerbahçe.

De l’autre côté du Bosphore, sur la rive asiatique d’Istanbul, s’étendent les terres du club de Fenerbahçe. L’équipe a été fondée dès 1907 dans la clandestinité, pour ne pas s’attirer les foudres du sultan Abdülhamid II qui voyait d’un mauvais œil la jeunesse turque se passionner pour un jeu occidental importé par les expatriés anglais. Pourtant, dès 1908, devant le succès grandissant du football, le sultan autorise la construction d’un petit stade sur un terrain vague de Kadιkoy. « Le club de Fenerbahçe est à l’image de la Turquie », note Fιrat, « il recrute ses supporters parmi toutes les couches de la population et à travers tout la pays, il est partout et nul part ». Durant des décennies, Fenerbahçe fut aussi le club de l’armée et il dispose aujourd’hui du budget le plus important du championnat turc, ce qui ne manque pas de lui attirer certaines animosités des supporters adverses, qui considèrent l’équipe comme « hautaine » et « bourgeoise ». Très populaires en Turquie, les joueurs des « Sari Kanaryalar », les « canaris jaunes », ne possèdent pas en Europe le prestige et la renommé de leurs rivaux de Galatasaray.

Le troisième grand club stambouliote est l’équipe de Beşiktaş, qui porte le nom d’un des quartiers de la rive européenne de la ville. Crée en 1910 par des muhacir, des réfugiés des Balkans, l’équipe adopta un maillot noir et blanc après les guerres balkaniques de 1912-1913, en souvenir des musulmans chassés des territoires que l’Empire venait de céder aux royaumes chrétiens en expansion. Durant les premières années de son existence, Beşiktaş n’était pas autorisé à jouer le vendredi dans le même championnat que les autres équipes musulmanes d’Istanbul et devait au contraire affronter les équipes chrétiennes le samedi et le dimanche. Depuis la création du championnat professionnel turc, en 1957, Beşiktaş a remporté 13 fois le titre et peut revendiquer 20 à 30% des supporters d’Istanbul. « Ils viennent tous du même quartier et ils sont vraiment fanatiques », s’exclame Fιrat, « je conseille à ceux qui veulent assister à un match de football turc de se rendre au Stade BJK İnönü, l’ambiance y est vraiment extraordinaire ».

La passion pour les clubs sportifs a une longue histoire à Istanbul. Les habitants de Byzance se partageaient déjà entre Bleus et Verts, partisans respectifs de différentes équipes de courses de chars, dont la rivalité entraîna souvent de violentes émeutes. L’histoire des trois clubs actuels d’Istanbul reflète aussi la diversité de l’immense métropole, dont la population est composée de strates qui se sont successivement installées… Découvrir Istanbul par le foot tenait aux hasards du calendrier, mais ce n’est sûrement pas la plus mauvaise introduction à la ville.

Laisser un commentaire