Avec les pélicans, là où se rejoignent la Mer Noire et le Danube

Aller à Vilkovo, c’est aller au bout du monde. Pour gagner cette petite bourgade, la dernière de la partie ukrainienne du Delta du Danube, nous avons longé, en marchroutka, un paysage de marais, de talus, de lacs, de champs brûlés par le soleil. Le minibus nous a lâché devant l’hôtel « Venecija », rue Lénine, en plein centre de la « Venise ukrainienne »…

Le Delta du Danube, qui s’étend sur près de 3500 kilomètres carrés, représente une précieuse réserve de la biosphère, protégé par l’UNESCO. Ce plus grand delta d’Europe est pourtant le théâtre de constantes rivalités entre les deux pays riverains, la Roumanie, désormais membre de l’Union européenne, et l’Ukraine. Le Danube est en effet un axe très fréquenté de navigation, et les Roumains accusent notamment les Ukrainiens d’avoir percé le canal de Bystroe au mépris des règles environnementales.

Ces conflits, le professeur Berlinski nous les avait expliqués à Odessa. Malgré son grand sourire et ses yeux mobiles, le professeur Berlinski ressemble à un homme que la vie a brisé. De petites lunettes sur le nez, un livre en main et une grande carte affichée au mur, Nikolai Berlinski explique à qui veut l’entendre le combat de toute sa vie : la protection du delta du Danube et de ses milieux naturels. « J’ai fait une crise cardiaque il y a quelques années, à force de me battre à l’académie des sciences de Kiev pour essayer d’empêcher l’Etat ukrainien de saccager le Delta. J’ai fini par démissionner pour raisons de santé », explique le professeur. Nikolai Berlinski travaille aujourd’hui pour l’Institut hydrologique d’Odessa, au cinquième étage d’un immeuble soviétique de la périphérie de la ville. « Je ne suis pas contre les canaux et encore moins contre la navigation sur le Danube, mais la façon dont on aménage le Delta est catastrophique pour l’environnement et contreproductive pour l’économie ukrainienne ».

La controverse de Bystroe

En 2004, Kiev a en effet entrepris des travaux pour ouvrir à la navigation un bras naturel du delta situé en territoire ukrainien, le canal de Bystroe. Depuis le 14 mai 2007, et au terme de trois ans de travaux, cargos et porte-conteneurs peuvent rallier le Danube et l’hinterland européen depuis la Mer Noire. Des mois durant, des bulldozers ont dragué les sédiments et une digue maritime de plusieurs kilomètres a été construite dans l’estuaire ukrainien du Danube. Pour Kiev, l’objectif commercial est de taille, il s’agit de permettre à la centaine de navires ukrainiens qui transitaient chaque année par le canal de Sulina, en territoire roumain, de s’affranchir des taxes douanières roumaines, et d’ouvrir une nouvelle voie de navigation internationale susceptible d’apporter quelques devises supplémentaires à l’Etat ukrainien. « Sans même parler des conséquences environnementales, l’aménagement de ce canal est une idée stupide. Avec l’exploitation intensive des berges du fleuve, le Danube charrie des tonnes de sédiments qui font progresser le Delta d’environ 40 mètres chaque année, ce qui veut dire que maintenir une voie navigable en eau profonde nécessite de draguer continuellement le canal », souligne le professeur Berlinski. Une opération qui a peu de chance de se révéler rentable sur le long terme. Utilisé par la flotte soviétique à partir de 1958, le canal de Bystroe avait été abandonné à son sort en 1992, après l’indépendance de l’Ukraine, et s’est rapidement envasé.

« La protection du Delta doit se faire en coopération avec les autorités roumaines, les écosystèmes naturels ne connaissent pas les frontières », ajoute encore Nikolai Berlinski. Les sédiments dragués dans le canal de Bystroe sont rejetés à cinq kilomètres des côtes, puis emportés par le courant littoral qui se dirige du nord vers le sud. Ces derniers viennent donc se déposer à l’embouchure du canal de Sulina, l’autre voie navigable du Delta, située côté roumain, ce qui a le don d’agacer Bucarest, qui cultive déjà des relations pour le moins tendues avec l’Ukraine. Après la chute de l’Union soviétique, les deux pays se sont en effet disputé la possession de cinq îlots sur le Danube et le contrôle de l’Ile aux Serpents, située en pleine mer, à 45 kilomètres du port roumain de Sulina.

En 1998, un arbitrage américain avait confirmé l’appartenance de ces îles à l’Ukraine. En échange de son intégration à l’Otan, la Roumanie avait renoncé à ses revendications et signé un traité avec Kiev. Depuis, le conflit s’est déplacé sur la définition du tracé qui délimite la frontière maritime et les eaux territoriales des deux Etats. Une question de première importance quand on sait que 100 milliards de mètres cubes de gaz et 10 millions de tonnes de pétrole se trouveraient sous le plateau continental disputé. Porté par la Roumanie devant la Cour internationale de justice de La Haye, le différent a trouvé son épilogue le 3 février 2009. 20% de la zone contestée, soit 2.500 km2, a été accordé par la Cour à l’Ukraine et les 80% restant, soit 9.700 km2, à la Roumanie.

Ces conflits illustrent l’enjeu économique que représente le Delta. Porte d’entrée du réseau fluvial européen sur la Mer Noire, formidable réserve d’hydrocarbures, le delta du Danube est aussi une zone naturelle unique en Europe et un espace inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco depuis 1991. On y compte 1.200 espèces de plantes, 300 espèces d’oiseaux et 45 sortes de poissons d’eau douce. Alors que la partie roumaine du Delta est devenue une destination prisée et que les fonds européens ont favorisé le développement de l’écotourisme, la partie ukrainienne reste encore très isolée.

Vilkovo, la « Venise ukrainienne »

Arrivés à Vilkovo, nous avons vite appelé notre contact, Andrei Matveiev, un jeune herpétologiste, un expert des reptiles du Delta, travaillant pour la Réserve de la Biosphère. Il nous propose de loger dans les bureaux de la Réserve, un gros pavillon de la « banlieue » de Vilkovo, au bout d’une route poussiéreuse, mais également desservi par un canal. Nous y installons vite nos sacs, avant de partir rencontrer Tatjana, qui anime le centre de presse de la Réserve ukrainienne du Delta.

« Nous recevons les enfants des écoles de la ville pour les sensibiliser à la protection de l’environnement et nous organisons avec eux des actions concrètes. L’année dernière, en une journée, nous avons collecté plusieurs dizaines de kilos de plastique dans les canaux du village », explique Tatjana. Elle déplore l’abandon de la partie ukrainienne du Delta : « les fonds européens ont permis de développer l’écotourisme et une véritable conscience écologique en Roumanie, mais chez nous, rien n’est fait ».

Le développement récent du port moldave de Giurgiulesti est un autre motif d’inquiétude pour les habitants de Vilkovo (Lire). Tatjana considère Giurgiuleşti comme une « bombe à retardement », car les habitants des villes ukrainiennes d’Izmail, Reni ou Vilkovo boivent tous l’eau du Danube.

La petite ville de Vilkovo, surnommée la « Venise ukrainienne » en raison du réseau de canaux qui irriguent toute la bourgade, compte près de 8.000 habitants mais, ici comme dans les autres villes du delta ukrainien, la situation économique est catastrophique, malgré les promesses des dirigeants ukrainiens, qui assuraient en 2004 que le canal apporterait « 4.000 emplois à la région ». « Les gens partent, il n’y a plus de travail, le port et les usines soviétiques ont fermé », raconte le capitaine Nikolaï, ancien militaire reconverti en guide pour les touristes. « La seule activité encore rentable est de couper des roseaux pour les exporter en Hollande ».

Les communications sont presque impossibles avec la Roumanie, située sur l’autre rive, juste en face de Vilkovo. Il n’existe ni route, ni pont, et le bac qui reliait Vilkovo à Tulcea, la grande ville roumaine du Delta, a été interrompu. Pour aller en Roumanie, il faut donc entreprendre un voyage de plusieurs heures, sur de très mauvaises routes, « et maintenant que la Roumanie est dans l’Union européenne, il nous faut un visa », ajoute Tatjana, qui nous emmène visiter la ville.

Nous marchons sur les étroites passerelles de bois qui permettent aux piétons de se déplacer, longeant les canaux. Partout, des enfants jouent ou se baignent. Dans l’après-midi caniculaire, la ville semble endormie, mais les jardins sont bien entretenus, ainsi que les canaux, qu’il faut sans cesse nettoyer des sédiments. Ces derniers, séchés, permettent de confectionner les briques avec lesquelles sont construites les maisons.

Le vin des Vieux Croyants

La ville de Vilkovo a été fondée en 1742 par des Vieux Croyants, hostiles aux réformes de l’Église orthodoxe russe. Pourchassés par le pouvoir tsariste, ces derniers ont fui vers la Sibérie ou vers les marais insalubres du Delta du Danube, où ils ont fondé une étrange civilisation lacustre. La ville même de Vilkovo se compose de plusieurs dizaines d’îlots, et les Vieux Croyants ont mis en valeur toutes les terres disponibles le long des différents bras du Danube, cultivant de petits jardins et plantant de la vigne. Aujourd’hui encore, la grande majorité des habitants de Vilkovo appartiennent à cette communauté, restée très endogame.

Les Vieux Croyants s’interdisent le port de tout bijou en or, et s’habillent souvent de vêtements traditionnels, robes pour les femmes, caftans pour les hommes. Dès qu’ils atteignent l’âge de soixante ans, les hommes se laissent pousser d’abondantes barbes. Nous découvrirons un peu cette étonnante communauté, nous assisterons, discrètement, à la liturgie du dimanche, en compagnie de la dernière morte de la semaine, dont le cadavre ouvert est emmené dans l’église avant d’être conduit au cimetière, sur la remorque d’un tracteur.

Nous boirons aussi beaucoup de ce vin si spécial que produisent les Vieux Croyants. Il s’agirait d’un cépage d’origine française, mais les vignes poussent les pieds dans l’eau du Danube, sur les petites îles et le vin, d’une belle couleur de clairet, a un goût de fraise. Bu à grandes rasades, c’est un bon antidote à la chaleur moite du Delta.

Séjourner quelques jours à Vilkovo, c’est découvrir un petit monde original, habitué à survivre dans les conditions répulsives des marais. Sur les centaines d’îlots qui forment la bourgade, les hommes s’accrochent, malgré les aléas du temps qui passe et des régimes qui changent. Les moustiques, eux, sont toujours là.

A Vilkovo, il n’y a d’ailleurs pas que des Vieux Croyants. On y retrouve quelques représentants des innombrables communautés qui peuplent la Bessarabie, cette région aujourd’hui partagée entre Ukraine et Moldavie, mais qui fut aussi russe, bulgare et roumaine. Le gardien de nuit de la maison de la Réserve, Nikolai, est un Bulgare de la petite ville, sa femme est gagaouze. Dès le premier soir, Nikolai nous amène quelques bouteilles de vin, que nous dégustons sur la terrasse de l’étage en regardant le soir tomber sur les toits de Vilkovo. Plus tard dans la soirée, nous ferons griller des pommes de terre au lard dans la cuisine, avant de l’accompagner, fins saouls, pour sa tournée d’inspection vespérale des canaux et des barques de la réserve.

Au bout du fleuve, avec les pélicans

Le lendemain, nous décidons, nous aussi, de partir à la découverte des canaux. Le capitaine Nikolai nous propose de nous emmener jusqu’à la mer dans son étroite barque à fond plat. Le torse hâlé par le soleil et la casquette de marin enfoncée sur la tête, le capitaine Nikolaï, vieux militaire de carrière, a l’habitude de promener les visiteurs, tout en déplorant le déclin de sa ville. « Regardez ces canaux, ils sont envahis par les herbes folles et les bouteilles de plastique. Au temps du communisme, des inspecteurs venaient vérifier que tout était bien nettoyé. Aujourd’hui, les gens sont faignants, ils se laissent aller et bientôt on ne pourra plus circuler en ville ». La pollution devient gênante pour se déplacer dans les canaux et menace la santé d’une population qui consomme quotidiennement l’eau du Danube. « Nous buvons une eau qui a traversé la moitié de l’Europe et nous sommes en bonne santé », clame pourtant Nikolaï.

Incongrus au milieu du paysage de roseaux et de marais, des petits postes de la police ukrainienne surveillent tous les passages. Il faut montrer nos passeports avant de poursuivre la navigation dans la zone frontalière « Non, il n’y a pas de contrebande », assure le capitaine Nikolaï. « La frontière est bien plus hermétiquement fermée qu’au temps de l’URSS. Chez nous, le rideau de fer s’est renforcé ».

Au bout de quelques heures, nous arrivons enfin au point où les eaux du Danube rejoignent la Mer Noire. Le capitaine Nikolai attache la barque à son aviron solidement planté dans le sol boueux, et nous nous laissons glisser dans l’eau. Nous marchons doucement pour essayer de nous rapprocher d’une grande colonie de pélicans : les oiseaux nous voient venir, pas vraiment effrayés. Quand nous sommes à une vingtaine de mètres, ils se contentent de se déplacer, gardant la distance au fur et à mesure que nous essayons de nous rapprocher.

Nous nageons un peu. Au loin, dans la Mer Noire, nous voyons se dessiner la silhouette de cargos qui font route vers Constanta, Varna ou Istanbul.

Le capitaine Nikolaï, 57 ans, est vieux croyant. Il caresse ses joues encore glabres, en faisant les comptes : il lui reste encore trois ans avant de s’interdire l’usage du rasoir. En attendant, il continue à conduire les rares touristes qui viennent à Vilkovo jusqu’à l’estuaire du fleuve, non loin du canal de Bystroé, là où gîtent toujours de grandes colonies de pélicans et d’autres oiseaux sauvages.