Au Monténégro, il y a encore des marins

Au Monténégro, il n’y a (presque) plus de bateaux, mais il y a encore des marins… Milorad Rašković, le doyen de la Faculté de navigation de Kotor, qui nous reçoit dans les jolis bâtiments qui dominent le quai de Dobrota, explique que près de 5.000 marins monténégrins naviguent toujours à travers le monde, comme officiers, cuistots ou mécanos sur des armements de tous les pays, notamment d’Italie.

1200 étudiants sont inscrits à la Faculté, qui a fêté en 2009 son 50e anniversaire. C’est l’une des rares filières universitaires à offrir, au Monténégro, des débouchés à ses étudiants. « Cette année, bien sûr, c’est un peu plus difficile à cause de la crise », reconnaît le doyen Rašković. Pourtant, la grande compagnie maritime locale, la Jugooceanija Kotor, qui posséda jusqu’à 45 navires au temps de sa plus grande splendeur, a sombré. L’autre grande compagnie du pays, la Prekookeanska Plovidba de Bar, ne possède plus que deux ferries qui desservent l’Italie.

Juogoceanija Kotor employait plus d’un millier de marins. En 2003, les employés de la compagnie ont suivi une longue et dure grève de la faim, leurs salaires n’étant pas payés depuis des années. Depuis, le sort de la compagnie, qui possède toujours un important parc immobilier, demeure un point d’interrogation. Deux choses seulement sont certaines : l’entreprise est grevée de dettes et elle n’a plus un seul navire. « Jogooceanija est une histoire douloureuse, très douloureuse », soupire le doyen Rašković, qui a lui-même longtemps navigué comme capitaine sur les navires de cette compagnie.

Dans ses grandes lignes, l’histoire de Jugooceanija est similaire à celle de beaucoup de compagnies de l’ancienne Yougoslavie, comme la Slobodna Plovidba de Sibenik (lire le post) – avec toutefois, ici, un facteur supplémentaire : les sanctions internationales qui ont frappé le Monténégro et la Serbie dans les années 1990. Interdits de navigation, risquant d’être saisis, les navires de Jugooceanija ont donc été bloqués dans différents ports du monde, avant d’être revendus les uns après les autres pour une bouchée de pain. Nul ne sait bien sûr où l’argent de ces ventes a fini…

Nous avons rencontré Milorad Govedarica sur les quais du port de Kotor, où cet ancien officier radio, qui a navigué durant plus de quarante ans, pour la Jugooceanija et beaucoup d’autres compagnies, comme les Messageries maritimes du Havre, vient pêcher chaque matin. Il use moins de circonvolutions que le doyen Rašković : « la compagnie a été pillée, comme la plupart des entreprises du Monténégro. Tout le monde le sait, mais tout le monde se tait ».

Les étudiants de la Faculté trouve-t-il aussi facilement du travail que le soutient le doyen Rašković ? La « filière » est assez bien connue. Pour trouver de l’embauche, il faut aller à la petite marina de Prčanj, dont le propriétaire, un baron local du Parti démocratique des socialistes (DPS), la formation de Milo Djukanović, qui règne sans partage sur le Monténégro depuis 20 ans, s’emploie à placer les marins monténégrins. Certes pas par philanthropie : les marins doivent payer des « droits d’entrée » de 1500 euros et s’engager à reverser une part de leur salaire. « Il y a d’autres filières », précise cependant Milorad Govedarica. « Des réseaux serbes placent des marins monténégrins auprès de la Mediterranean Sheapping de Naples, mais depuis quelques années, la plus sûre manière de gagner de l’argent est de travailler pour les trafiquants de drogue. Ce sont des marins monténégrins qui sont engagés dans le trafic de la cocaïne en Amérique latine. Un jeune qui a besoin de travailler n’a souvent pas d’autre choix que de se mettre au service des trafiquants. Regardez Šarić, il est chez lui ici, à Kotor, il possède la plus grande discothèque de la ville ».

Le Monténégro vit en effet depuis des semaines au rythme de « l’affaire Šarić ». Darko Šarić, activement recherché par le FBI, la police serbe et Interpol, est devenu l’un des principaux boss du trafic mondial de la cocaïne. Alors que ses biens ont été saisis en Serbie, ses avoirs ne sont pas menacés au Monténégro, où l’intéressé séjournerait en toute quiétude et – du moins selon le quotidien d’opposition Vijesti – en compagnie de son ami et partenaire Stanko Subotić « Cane ».

Dans les années 1990, le Monténégro était l’une des principales plaques tournantes du trafic des cigarettes, mais la « blanche » a désormais remplacé les clopes. L’opposition, principalement Nebojša Medojević, du Mouvement pour les changements, tire chaque jour à boulets rouges sur le « cartel » qui gouverne le pays. Darko Šarić est originaire de Pljevlja, dans le nord du pays, mais il a multiplié les investissements à Kotor depuis des années. Les élus locaux du DPS auraient d’ailleurs fricoté dans l’immobilier avec un certain Dragan Dudić, homme de paille de ce même Šarić.

Pour sa part, Stanko Subotić, vieux partenaire de Milo Djukanović, également recherché par Interpol, réside toujours au Monténégro. Temporairement saisi, son luxueux hôtel de Budva, la Villa Montenegro, lui a été restitué… Toutefois, ce n’est pas dans cet hôtel qu’est descendu un autre « hôte d’honneur » du pays. L’ancien Premier ministre thaïlandais Thaksin Shinavatra, lui aussi recherché par la justice de son pays, a préféré se loger dans l’encore plus luxueuse Villa Miločer. Sans se cacher, le fugitif a dîné mardi soir dans un restaurant de la vieille ville de Budva, avec sa famille et ses gardes du corps. Il est vrai que Thaksin Shinavatra est désormais citoyen monténégrin, titulaire du passeport I38KD3695, qui lui a été accordé pour son « apport exceptionnel au développement de la science, de l’économie, de la culture et du sport au Monténégro »… Selon les autorités de Bangkok, le fugitif disposerait, en plus du monténégrin, de deux autres passeports, délivrés par le Nicaragua et l’Ouganda. Selon Vijesti, il aurait le projet d’investir dans le tourisme monténégrin en partenariat avec l’homme d’affaires grec Vikor Restis, associé de la compagnie Amman Ressorts de Singapour, qui possède depuis 2007 les hôtels de Sveti Stefan, Miločer et Kraljičina Plaža. L’autre « associé » potentiel de Thaksin Shinavatra ne serait autre que Stanko Subotić…

Avant de descendre à Budva, Thaksin Shinavatra aurait effectué une mini-croisière le long des côtes monténégrines, mais nous n’avons pas croisé son yacht.

Au regard du littoral monténégrin que nous descendons de Kotor à Ulcinj, les mirifiques projets d’investissements qui ont été annoncés depuis des années doivent cependant être relativisés. Comme nous l’expliquera un ami d’Ulcinj, des spéculateurs, souvent russes et toujours liés au régime Djukanović, ont racheté les hôtels mais les ont aussitôt rasé pour construire des immeubles et des appartements, aussitôt destinés à être revendus à d’autres spéculateurs. La « bulle immobilière » qui a commencé à se dégonfler l’an dernier a failli emporter toute l’économie monténégrine et les principales banques du pays, comme la Prva Banka, propriété du Premier ministre Milo Djukanović et de son frère Aco. Par contre, les chantiers arrêtés et les immeubles vides sont autant de verrues qui continuent de saccager le littoral.

À toutes nos escales monténégrines, beaucoup d’amis nous le diront : le régime Djukanović est en fin de course, le tout-puissant maître du pays a été trop loin, et les USA n’ont pas l’intention de lui pardonner les aventures dangereuses de ses amis sur le marché de la cocaïne sud-américaine… En attendant, il y a toujours, chaque année, des milliers de jeunes Monténégrins qui cherchent à gagner leur vie en naviguant à travers le monde.

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