Aqualta

Venise, point théorique de notre départ, que nous n’avons rejoint qu’au bout de quinze jours de navigation, nous attendait avec la pleine lune et l’acqualta, la grande marée qui recouvre la place Saint-Marc et les rues de la vieille ville.

Nous sommes entrés un dimanche matin dans la lagune. À notre passage, les cloches de San Niccolo sonnaient la fin de la messe. Peu avant, nous avions croisé la Signora del Vento, une splendide goélette trois-mâts, qui sortait du port du Lido.

Pleins d’enthousiasme, nous avons cherché à nous amarrer en ville, tout d’abord sur un quai de la Giudeccà, au pied des anciens moulins Lucky, récemment transformés en hôtel Hilton. Au bout d’une heure, la marée descendante nous chassa : le Vetton 3 a un fort tirant d’eau, et nous risquions de talonner le sol vaseux de la lagune. Nous partons donc pour le quai des Schiavoni, tout près de Saint-Marc, là où s’amarrent les navires de croisière, et nous sortons le barbecue pour faire griller, sur le pont du bateau, une côte de bœuf achetée à Šibenik.

Que faire à Venise, hormis convoquer, sans grande originalité, des souvenirs historiques et littéraires ? Certains d’entre nous découvrent la ville, d’autres y reviennent – il est de toute façon difficile d’échapper à l’impression de déjà-vu que procure le moindre canal, la moindre placette. Arriver en bateau nous a permis de mieux voir l’eau verte et laiteuse de la lagune, de mieux sentir son odeur de pourriture, mais notre avantage s’arrête là.

Nous avons bien l’embryon d’une piste de reportage : les masques du Carnaval seraient désormais massivement fabriqués en Albanie. Nous posons la question dans quelques unes des innombrables boutiques des masques, et faisons assez vite bonne pioche. Un vieil artisan nous le confirme : la plupart des vendeurs de masques ne les fabriquent plus eux-mêmes. Du coup, les masques en plastiques sont fabriqués à bas coûts en Chine ou dans des ateliers clandestins d’Italie. Les autres viennent de pays où la main d’œuvre n’est pas trop chère, comme l’Albanie.

Certains commerces de masques seraient-ils également tenus par des Albanais ? Oui, nous confirme cet artisan, en nous indiquant un établissement proche du campo di San Zulian… Nous finissons par le trouver, mais le vendeur, un jeune homme de Mestre, dément tout lien avec l’Albanie. Notre insistance ne nous mènera pas plus loin.

Les Albanais, les Dalmates, les Monténégrins qui venaient massivement travailler comme calfats dans les arsenaux de la Sérénissime République ou comme rameurs sur ses galères ont été remplacés par d’autres migrants. Il y a toujours beaucoup de Balkaniques qui travaillent à Venise ou sur la Terre Ferme, comme maçons, serveurs ou ouvriers. La situation de Venise ne départ en rien de celle des autres villes d’Italie, sauf qu’ici, la façade est tout, cette illusion que viennent chercher les couples coréens ou japonais qui hantent la ville en tenue de mariés, cherchant l’angle « le plus romantique » pour prendre la pose devant l’appareil de photographes spécialisés. Les mariées qui boitillent en talons aiguilles et robes blanches à longue traîne suscitent un peu de pitié et de tristesse.

Il nous fallait cependant partir d’ici, de la Riva degli Schiavoni, pour donner tout son sens à notre circumnavigation adriatique. Jean-Arnault suggère à Laurent de photographier « les plus beaux lions ». Ceux de l’Arsenal – que nous ne pourrons visiter faute d’autorisation exceptionnelle, malgré une vive négociation avec le sous-officier de garde – sont des bêtes de belle taille, mais les lions de Kotor ou de Zadar ont la crinière tout aussi fournie, la patte tout aussi impérieuse.

Alors que nous nous promenons en ville, la situation du Vetton 3 devient de plus en plus critique : au passage de chaque vaporetto, le ressac menace dangereusement de projeter le bateau sur le quai. Décision est donc sagement prise de gagner la marina de Lio Grande pour ne pas faire la une des gazettes locales.

Nous naviguons prudemment dans la lagune, suivant le chenal en cours de réaménagement pour finalement apercevoir des feux qui indiquent l’entrée du complexe, qui selon notre guide maritime « peut accueillir de très grands bateaux ». Comme souvent, la réalité se révèle plus poétique que la sobriété des guides ne le laisserait penser. Quelques poutres permettent d’amarrer le bateau à un ponton qui, selon le veilleur de nuit qui nous accueille, sera vite inondé dès que la marée montera. Le veilleur de nuit est un bavard impénitent : il répète cinq ou six fois ses consignes sur la meilleure manière d’amarrer le bateau, non sans nous assurer que cette marina est le plus bel endroit de toute la lagune vénitienne : c’est calme, si calme, et un vaporetto peut nous emmener en ville à tout moment… Vraiment, le meilleur endroit de la lagune…

Toute la question est cependant de savoir si un restaurant peut encore nous servir à dîner, car nos réserves sont épuisées. Plein de gentillesse et de prévenance, le volubile veilleur nous entraîne dans une longue errance dans les rues d’un bourg moderne encore inachevé. On pourrait se croire dans une banlieue nouvelle de n’importe quelle grande ville de France. Le premier restaurant – « on y mange du très bon poisson, vraiment très bon », assure le veilleur – est fermé. Un autre établissement serait ouvert – « à dix minutes de marche, vraiment pas plus, il font des pizzas, très très bonnes, vraiment très bonnes »… C’est donc tous chaussés de bottes de mer que nous arpentons les lotissements modernes de Lio Grande. De retour au bateau, heureusement rassasiés, le ponton est effectivement submergé par 20 bons centimètres d’eau. À Venise, le romantisme n’est plus ce qu’il était.

Au matin, nous verrons passer une gondole et quelques mouettes, tandis que le paysage de la lagune se dissout dans la brume. Après une bonne nuit de repos, il ne nous reste plus qu’à mettre le cap sur Trieste, où nous sommes chaudement attendus. Notre ami Andrea Lucchetta a déjà annoncé notre arrivée sur la Bora, le site local d’information : « Da Venezia alla Romania in barca a vella ».

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