Abkhazie

En Abkhazie, les traces de la guerre sont partout, mais c’est dans le district de Gal(i) qu’elles sont le plus visibles. Gali, ville géorgienne située à quelques kilomètres seulement de la rivière Ingouri – les Abkhazes, bien sûr, suppriment le « i » final. Gal, donc, n’est plus qu’un grand village où les gens survivent dans des petites maisons rafistolées, tandis que tous les édifices publics sont des amas de ruines. On a l’impression que la guerre a cessé hier et peut reprendre à tout moment, alors que les derniers combats remontent à 1994.

Depuis, certes, il y a eu des infiltrations régulières de combattants géorgiens, les « partisans », que les Abkhazes appellent « mercenaires ». Notre taxi nous rassure : depuis quelques années, le calme règne et, même en 2008, durant la courte guerre d’Ossérie du Sud, il n’y a pas eu de combats ici. Les dernières tentatives géorgiennes de pénétration en Abkhazie se sont concentrées sur les gorges de Kodori, dans les montagnes, plus au nord.

Notre chauffeur de taxi est un patriote abkhaze. Il a combattu durant la guerre, près de sa ville d’Ochamchire, entre Gal et Soukhoum. Il nous montre les positions qu’occupaient les deux camps, il nous raconte les coups de main qu’il effectuait contre les Géorgiens qui tenaient la voie ferrée… Son frère a été tué à la guerre. La discussion devient forcément politique : après avoir repoussé les Géorgiens, les Abkhazes ne craignent-ils pas de tomber sous la coupe des Russes ? Notre homme ne dément pas le risque, il déplore que les Russes soient déjà si massivement présents sur le littoral, mais que faire ? « Ah, s’exclame-t-il, si la Géorgie avait été moins bête, elle aurait dû reconnaître la première l’indépendance abkhaze, et alors, ensemble, quelle pâtée nous aurions mise aux Russes ! »…

En Abkhazie, on parle (aussi) abkhaze

Oui, mais on ne refait pas l’histoire. L’Abkhazie, riche d’un long et prestigieux passé, a été intégrée par les bolchéviques à la Géorgie en 1921, avec le statut de République autonome, qu’elle a conservé jusqu’en 1991. Staline et Béria, tous les deux Géorgiens, ont favorisé une politique de « géorgisation » de l’Abkhazie, passant par l’implantation de très nombreux colons. En conséquence, les Abkhazes sont devenus nettement minoritaires sur leur propre terre (17% en 1991), où vivaient aussi, outre des Géorgiens, des Arméniens, des Russes, des Grecs, des Juifs, etc.

Dès 1989, les Abkhazes veulent renforcer la souveraineté de leur république, tandis que la « question abkhaze » devient l’enjeu de toutes les manipulations politiques en Géorgie. Le 14 août 1992, Edouard Chevarnadze, qui vient de reprendre le pouvoir à Tbilissi, envoie ses milices, les redoutables Mkhodrioni, à l’assaut de l’Abkhazie, prenant rapidement la capitale, Soukhoum. Les Abkhazes opposent une résistance acharnée, sans autre aide que celle de quelques volontaires « montagnards », principalement venus de Tchétchénie. En effet, dans un premier temps, les Russes n’apportent aucune aide à l’Abkhazie, et soumettent même le territoire à un rigoureux blocus. Le revirement de politique de Moscou changea bien sûr radicalement la donne, et les forces russes eurent vite raison des Géorgiens. Ces derniers peuvent donc dire que les Russes leur ont pris l’Abkhazie, tandis que les Abkhazes se rappellent qu’ils ont d’abord résisté seuls… Quoi qu’il en soit, le bilan est terrifiant : plus de 8.000 morts et un territoire entièrement ravagé, alors que l’Abkhazie ne comptait que 400.000 habitants… Aujourd’hui, l’Abkhazie revendique 250.000 habitants sur un territoire de 8.600 kilomètres carrés, et les Abkhazes représenteraient environ 45% de la population totale de l’Etat.

Autre conséquence majeure de la guerre : la grande majorité des Géorgiens ont fui l’Abkhazie ou en ont été chassés, s’entassant d’abord à Zougdidi. Comme toujours en pareil cas, les chiffres sont contestés, gonflés ou minimisés, mais on peut estimer qu’au moins 200.000 Géorgiens ne vivent plus en Abkhazie. Notre taxi établit deux distinctions : les Géorgiens « qui n’ont pas de sang sur les mains » peuvent revenir, mais pas ceux qui ont combattu… Et puis surtout, il distingue les Mingrèles du district de Gal(i) et les colons venus de toute la Géorgie au cours du XXe siècle, auquel il ne reconnaît aucun droit au retour.

Beaucoup de Mingrèles vivent toujours à Gal(i), cette ville fantôme, cet amas de ruines, dans des conditions qui s’apparentent à celles d’un ghetto. Mais il est vrai qu’ils vivent sur le territoire abkhaze, qu’ils n’en ont pas été chassés et qu’ils peuvent se rendre à peu près librement en Géorgie. Plus tard, à Soukhoum, nous aurons de longues discussions avec Viatcheslav Chilikba, le conseiller diplomatique de la présidence abkhaze. L’homme, qui a longtemps représenté son petit pays non reconnu en Europe occidentale, est intelligent, modéré, souvent convaincant. Son discours ne laisse filtrer de la haine que lorsqu’il évoque les Mingrèles de Gal(i) : « pourquoi vont-ils faire leurs courses en Géorgie ? Comme si l’on ne trouvait pas tout ce que l’on veut en Abkhazie ! En fait, ils vont à Zougdidi pour toucher des aides sociales… Ils ne sont pas réfugiés, puisqu’ils vivent chez eux, à Gal, mais ils sont toujours enregistrés comme personnes déplacées par les Géorgiens, pour gonfler les chiffres »… Ce n’est sûrement pas faux, mais faire du shopping dans la ville fantôme de Gal(i) doit relever de l’exploit, et l’on comprend que les habitants du lieu aillent faire leurs emplettes au marché de Zougdidi, quitte à devoir ensuite franchir, lourdement chargés de sacs et de paquets, le pont.de l’Ingouri…

Aujourd’hui, après cette tragique guerre de 1992-1994, l’Abkhazie est indépendante. Cette indépendance est reconnue par la Russie depuis août 2008. Trois autres Etats ont emboîté le pas à Moscou : le Nicaragua, le Venezuela et l’île Nauru. L’Abkhazie est aussi bien sûr reconnue par la petite communauté des Etats non reconnus : l’Ossétie du Sud, la Transnistrie, la République turque de Chypre du Nord, la Gagaouzie…

Cette petite Abkhazie – Apsny en langue abkhaze, ou « pays de l’âme » – seul Etat « caucasien » ou circassien, est une immense fierté pour tous les Tcherkesses du monde, pour tous les descendants des muhacir, les réfugiés caucasiens chassés lors de la conquête russe. Nous l’avions compris dès notre passage en Turquie. Beaucoup de nos amis tcherkesses, parfois très anti-russes, arborent volontiers des fanions ou des portes-clés aux couleurs du drapeau abkhaze : bandes vertes et blanches et une main rouge dans l’angle supérieur. Une main ouverte aux amis ou prête à frapper les ennemis, nous a-t-on expliqué à Istanbul.

Leon Colm, auteur du seul ouvrage récent en français consacré à l’Abkhazie (Improbable Abkhazie. Récits d’un Etat-fiction, Paris, Autrement, 2009), écrit très justement : « En tant que république autoproclamée, l’Abkhazie est vue au mieux comme un régime criminel, au pire comme un no man’s land. Invisible dans la cartographie officielle, l’Abkhazie vit dans une fissure de notre géographie politique. Les Abkhazes ont créé un Etat dans un pays ravagé par la guerre, dans un coin isolé de la Mer Noire. Depuis, tout est figé. Un simulacre de pourparlers a lieu sous les bons auspices de l’ONU pendant qu’une guerre officieuse continue sur la ligne de front. Et malgré la pression du monde entier pour que cet Etat disparaisse, l’Abkhazie survit ». Nous aussi, nous voulions essayer de découvrir, avec le moins possible d’a priori, la réalité de cet improbable Etat.

Depuis Gal(i), nous avions roulé près de deux heures pour atteindre Soukhoum, la capitale distante d’une centaine de kilomètres de la frontière. Nous avons traversé des villages abandonnés, d’autres où la vie reprend peu à peu, dépassé d’anciens sanatoriums soviétiques abandonnés, peu à peu dévorés par la luxuriante végétation subtropicale du littoral abkhaze. Après Ochamchire, nous avons croisé une colonne de blindés russes. Le port d’Ochamchire abrite en effet la base des garde-côtes russes, qui veillent à la sécurité maritime de l’Abkhazie, toujours soumise à un blocus par la Géorgie… En abordant les faubourgs de Soukhoum, il y a toujours des ruines, des façades rongées par les éclats d’obus, car la guerre a été particulièrement rude dans la capitale, mais la vie semble reprendre ses droits : les immeubles sont habités, des petits commerces poussent partout. Soukoum compterait aujourd’hui quelque 60.000 habitants, et concentre les institutions essentielles de l’Etat, l’Université, etc.

Partout, des monuments rappellent la mémoire des combattants tués avec, parfois, une bouteille ouverte posée à côté.

Nous nous logeons dans une rue qui donne sur le front de mer, en plein centre. La mère de notre logeuse, qui nous accueille, nous embrasse en nous assurant que « maintenant, tout est calme ». Elle parle longuement en abkhaze avec notre chauffeur. En effet, en Abkhazie, on parle abkhaze. Même si le russe est la lingua franca permettant la communication entre les membres des différents groupes nationaux, les Abkhazes, entre eux, à la maison, au téléphone, dans les cafés, parlent abkhaze. Il est utile de le rappeler à ceux qui prétendent, sans savoir, que « l’Abkhazie n’existe pas » (non plus que les Abkhazes et leur langue).

La ville de Castor et Pollux

Nous partons vite nous promener à la découverte de cette minuscule capitale. Le bâtiment le plus impressionnant est sûrement le port, surplombé d’un immense drapeau abkhaze qui domine la superbe rade de Soukhoum. Tous les jours ou presque, un cargo arrive de Turquie, malgré l’embargo international. Il suffit, au port de Trabzon, de déclarer que le fret est destiné à Batoumi, puis de graisser la patte de quelques douaniers pour charger dans le cargo qui se déroutera sur Soukhoum. Les gardes-côtes géorgiens ne représentent plus aucune menace depuis que la marine de Tbilissi a été anéantie dans le port de Poti durant la guerre d’août 2008. Nous verrons ces cargos arriver, depuis les fameux cafés du front de mer.

Le site est en effet extraordinaire, et c’est ici que se sont arrêtés les Argonautes à la recherche de la Toison d’or. Selon la légende, en effet, Jason parvint à s’emparer de la Toison d’or après avoir enlevé la magicienne Médée dans son palais de Kuta (l’actuelle Koutaissi). Il prit ensuite la route du retour vers la Grèce, mais le bateau de Castor et Pollux sombra au large de la côte abkhaze, emporté par une tempête, et les Dioscures fondèrent donc la ville de Dioscuria, ancêtre de l’actuelle Soukhoumi.

Il y a d’autres colonies grecques sur le littoral abkhaze, notamment Héraclée, l’actuelle Pitzunda. Strabon a décrit les Abkhazes, qui venaient acheter des produits au comptoir grec, puis remontaient vers les hautes montagnes, les pieds enveloppés de peaux de bœuf munis de clous pour marcher dans les glaciers. Hérodote, pour sa part, a lancé l’hypothèse que les Abkhazes descendraient des Egyptiens – mais toutes les hypothèses ont couru sur l’origine de ce très ancien peuple, qui parle une langue proche de la famille tcherkesse.

Les colonies grecques devinrent romaines, puis les Byzantins et enfin les Gênois s’installèrent sur le littoral abkhaze. Nous avons rencontré le professeur Rezo Katsiya, spécialiste des implantations gênoises au Moyen Âge. Nous le retrouvons en ville, mais il nous entraîne dans son petit bureau de l’Université d’Etat, car il doit valider des diplômes. Rezo Katsiya est volubile, et il appuie ses propos sur des petits dessins qu’il ne cesse de griffonner sur une feuille blanche. « Au XIIIe siècle, s’exclame-t-il, Soukhoum commerçait avec Byzance et Gênes, mais au début du XXIe siècle, nous sommes toujours soumis à un blocus, nous ne pouvons pas légalement acheter de produits à l’étranger, parce que notre pays déplaît à certains… Où est la logique ? »

Après le passage des Gênois, l’Abkhazie fut conquise par les Ottomans au XVe siècle, ce qui entraîna la conversion à l’islam d’une partie de la population, puis elle tomba sous la domination russe en 1810. Rezo Katsiya nous parle longuement de la construction de l’identité abkhaze, loin de tout mythe de « pureté ethnique » : entre les montagnards et les populations du littoral, les échanges ont été constants. « Si tu te considères abkhaze, tu es abkhaze », souligne-t-il. La petite république considère pourtant la démographie comme un problème majeur, et rêve de convaincre les réfugiés partis en Turquie au XIXe siècle de revenir dans la « mère patrie ». Le gouvernement a réhabilité un immeuble pour accueillir ces Abkhazes de Turquie, de Syrie ou de Jordanie, mais bien peu se sont installés à Soukhoum, même si nous aurons l’occasion d’en rencontrer quelques uns.

Le campus universitaire est un vieux bâtiment soviétique endommagé par les combats, mais il domine la rade de Soukhoum et offre beaucoup de verdure. Le cadre n’a rien à envier à celui de beaucoup d’universités françaises. Quelque 10.000 étudiants y poursuivent leurs études, en langue abkhaze et/ou en russe. Dans le hall, un vaste monument rappelle le souvenir des étudiants tués durant la guerre. Gudisa Tskalia, un étudiant en première année de relations internationales, nous sert de guide. Il est originaire de Gudauta, une ville du littoral située à une cinquantaine de kilomètres de Soukhoum, et il rêve de devenir diplomate, pour défendre et représenter son pays à l’étranger… Gudisa a eu l’occasion de passer un an aux USA, une chance rare pour les étudiants abkhazes, bloqués dans leur pays. En effet, les Abkhazes ont les plus grandes peines du monde à obtenir un visa, même quand ils disposent d’un passeport russe. Les services consulaires des pays européens à Moscou refusent presque systématiquement d’accorder un visa aux personnes résidant en Abkhazie. Cette politique d’enfermement d’un peuple entier ne sert certainement pas la cause de la paix, de la démocratie ou de la réconciliation et ne fait guère honneur aux pays européens.

Le port est le fief de Raul Khadjimba, principal opposant en terre abkhaze. En 2005, candidat à la présidence de la République, il avait le soutien officiel de Moscou, mais ce fut Sergueï Bagaptch qui fut élu, infligeant un petit camouflet politique à la Russie. Le président Bagaptch a été largement réélu en décembre 2009, mais il serait parfaitement déplacé de le considérer comme « anti-russe ». Tous les politiciens abkhazes savent qu’il faut trouver des compromis avec l’indispensable et tout-puissant voisin. Les nuances politiques ne portent que sur la nature du « deal » qu’il faut essayer de passer avec Moscou. Pour l’instant, Raul Khadjimba est toujours directeur du port, ce qui est un signe plutôt étonnant de tolérance politique…

Comme si c’était un Etat…

Nous devons nous mettre en règle avec l’Etat abkhaze. Nous découvrons vite les bâtiments modernes des ministères, installés près du front de mer, l’ancien Soviet suprême, qui domine la ville, n’étant qu’une carcasse vide et incendiée. Au département consulaire du ministère des Affaires étrangères, on nous explique qu’il est trop tard pour établir nos visas, et qu’il faut d’abord aller nous acquitter de la somme de 20 dollars par tête dans une banque, et que de toute manière, rien ne presse… Nous ferons le lendemain notre visa, mais nous découvrons vite que « l’Etat abkhaze », s’il peut se montrer tatillon à l’extérieur, est très bon enfant une fois que l’on a pénétré sur son territoire. Ce visa est une jolie vignette que la fonctionnaire de service s’abstiendra de coller sur nos passeports : elle sait bien que cela pourrait nous créer d’insurmontables problèmes en Géorgie – à quoi bon le lui rappeler ? L’Abkhazie se contente de délivrer de jolis documents qui ressemblent beaucoup à des visas, mais s’abstient de les coller sur les passeports. Voici une bonne solution, qui respecte les intérêts et la dignité de tout le monde. Il suffit de faire preuve d’un peu de bonne volonté pour trouver des solutions à tous les problèmes, il suffit de faire « comme si » l’Abkhazie était un « vrai Etat »…

Après notre passage au ministère, nous filons à l’Agence Apsny press, l’agence officielle de la république, qui nous délivre aussitôt des cartes de presse. La directrice d’Apsny press, Manana Gurgulia, a parfaitement compris que l’intérêt de l’Abkhazie est d’aider au mieux les journalistes étrangers, et elle fait son travail avec gentillesse et efficacité, nous arrangeant tous les rendez-vous que nous souhaitons, y compris une interview avec Sergueï Bagapch, le président de la République…

Nous le rencontrerons le surlendemain, dans le beau bâtiment de la présidence, sur le front de mer. L’homme ressemble à un président de la République, son bureau ressemble à celui d’un président de la République, son assistante parle un anglais parfait… Le discours est carré, précis, bien plus professionnel que celui de beaucoup de politiciens balkaniques. Pourquoi le Kosovo serait-il reconnu comme un Etat indépendant et pas l’Abkhazie ? Pourquoi regarder l’Abkkhazie comme un simple pion de Moscou, en négligeant la réalité du peuple abkhaze ? Notre expérience balkanique l’intéresse et son œil s’allume quand nous lui parlons du Kosovo ou du Monténégro.

Nous sommes restés une heure avec le président Bagaptch, mais nous avons eu de beaucoup plus longues discussions avec son conseiller, Viatcheslav Chilikba. L’homme est clair sur deux points essentiels. Non, les réfugiés géorgiens ne peuvent pas revenir, car leur retour signifierait une nouvelle guerre, et oui, les relations avec la Russie sont un sujet difficile. L’Abkhazie réclamait plus de soldats russes que Moscou n’en a finalement déployé. Deux bases militaires et des gardes-frontières, moins de 10.000 en tout, c’est moins, bien moins que la KFOR au Kosovo ou que les armadas américaines en Irak ou en Afghanistan… Mais, souligne Viatcheslav Chilikba, c’est la garantie de sécurité pour l’Abkhazie, dont les habitants peuvent désormais dormir en paix sans redouter une attaque géorgienne.

Et les Russes qui achètent hôtels et villas sur le littoral ? Pour l’instant, ils n’achètent pas grand-chose, car la loi abkhaze interdit les ventes de biens immobiliers à des étrangers. Les Russes doivent donc avoir recours à des hommes de pailles abkhazes, ce qui peut s’avérer périlleux, dans un pays où le cadastre a été détruit et où les droits de propriété sont une notion encore incertaine. Ils peuvent aussi acquérir la nationalité abkhaze, ce qui n’est pas bien difficile. Viatcheslav Chilikba est cependant très fier de nous glisser qu’au marché noir, le passeport abkhaze coûterait plus de 5.000 dollars. Ce passeport est encore virtuel, les maquettes du document venant d’être produites, mais la citoyenneté abkhaze permet de séjourner et même de travailler en Russie, ce qui intéresserait beaucoup d’Arméniens, voire de Géorgiens…

Avec Viatcheslav, la discussion part vite vers la nature de l’Etat abkhaze, clairement conçu comme un Etat national, alors même que les Abkhazes ne représentent toujours pas la moitié de la population. Notre interlocuteur souligne cependant que les droits de toutes les communautés sont garantis, notamment le droit à l’éducation. A Soukhoum, il y a des écoles russes, arméniennes, grecques – mais pas d’écoles géorgiennes.

La question est aussi de savoir ce qu’est l’Etat. Nos interlocuteurs officiels ne nous cachent pas que la question des reconnaissances internationales n’est pas leur principale priorité. Pour eux, il faut avant tout que l’Etat existe, sa reconnaissance n’est qu’une question subsidiaire, même si le problème de l’enfermement et de l’impossibilité de voyager librement est un lourd handicap. Ils suivent avec attention ce qui se passe au Kosovo, et sont tranquillement convaincus que le Kosovo et l’Abkhazie finiront un jour ou l’autre par être pleinement reconnus par la communautés des nations… Pour notre part, nous devons bien reconnaître que l’Abkhazie ressemble autant à un Etat que le Kosovo, même si le petit territoire n’ pas bénéficié des millions d’euros dépensés par l’Union européenne, les Nations Unies ou l’OSCE au Kosovo en pompeux programmes de « democratization » ou « state building »…

Audi ou Mercedes ?

Nous soulignons auprès de Viatcheslav le risque de voir les Russes « coloniser » l’Abkhazie, mais il lève les yeux au ciel. Que faire ? Pour l’Abkhazie, l’essentiel est d’exister… Et, pour l’instant, les touristes russes, que nous croisons dans les quelques restaurants du centre de Soukhoum, ne sont, effectivement, pas bien nombreux… D’après Jean-Didier Roger, un Français établi depuis quelques années en Abkhazie, les Russes seraient toutefois déjà aussi nombreux en ce mois de mai qu’au cœur de la saison l’an dernier…

Jean-Didier et sa femme russe vivent dans un petit appartement d’un immeuble à peu près intact du centre de la ville, juste à côté du jardin botanique et du musée historique. Celui-ci est en cours de restauration. Des ouvriers moldaves travaillent d’arrache-pied. L’Abkhazie attire en effet beaucoup de travailleurs émigrés, des Moldaves, mais aussi des Roumains, des Bulgares, des ressortissants des républiques d’Asie centrale et des Arméniens… Ces derniers viennent grossir la communauté arménienne implantée de longue date à Soukhoum, ce qui ne va pas sans alimenter un racisme latent. « Les Arméniens travaillent beaucoup et savent gagner de l’argent. Du coup, les Abkhazes ne les aiment pas. Eux-mêmes considèrent que le travail n’est pas une activité digne d’eux… » En effet, dans les cafés et les restaurants, les serveurs sont souvent arméniens. « Les Abkhazes sont policiers ou militaires, ils s’occupent de politique et vont manger des chachliks dans la montagne », résume Jean-Didier,

Aujourd’hui, beaucoup d’Abkhazes s’enrichissent en revendant les anciennes propriétés de leurs voisins géorgiens, ce qui n’est assurément pas l’aspect le plus sympathique de la société abkhaze. Et depuis un an, le parc automobile a explosé : dans les rues de Soukhoum, on ne croise plus que des Audi, des Mercedes dernier cri ou de puissants 4×4.

La capitale demeure pourtant paisible. Tout le monde se retrouve auprès des petites échoppes du front de mer, qui servent le meilleur café turc qu’il nous ait été donné de goûter. Les Abkhazes ont en effet une technique particulière : une résistance électrique chauffe un bac de sable dans lequel sont plongées les petites cafetières métalliques. Les habitués viennent prendre leurs petites tasses et s’installent autour des tables et sur les bancs des alentours, sous les arbres, pour discuter, jouer au rami ou aux échecs.

Jean-Didier nous emmène visiter le grand monastère de Novi Afon, le « Nouvel Athos », à une vingtaine de kilomètres de Soukhoum. Il rêve en effet de développer des production artisanales, vin, huiles essentielles, avec le monastère. Nous parlons de ce monastère et de l’Eglise orthodoxe abkhaze dans un article à paraître sur le site du Religioscope, que nous vous invitons à consulter..

Debriefing

La sociabilité abkhaze n’est pas immédiate. Il faut un peu de temps pour que les portes s’ouvrent, et nous devons reprendre la route de la Géorgie, alors que le mari de la ministre de l’Economie veut nous inviter à un pique-nique dans la montagne… Il nous faut en effet revenir en Géorgie : passer la frontière entre l’Abkhazie et la Russie nous permettrait d’arriver directement à Sotchi, mais nous priverait du tampon de sortie du territoire géorgien, gage de tout éventuel retour en Géorgie… Nous repassons donc la frontière et le fameux pont de la rivière Ingouri.

A Zougdidi, notre ami David a réuni quelques étudiants géorgiens originaires d’Abkhazie pour que nous leur racontions le pays qu’ils ont quitté quand ils étaient enfants. Certains reviennent toutefois régulièrement voir des parents restés à Gal(i). Nous devons aussi subir une séance de débriefing avec deux officiers de la mission d’observation militaire européenne (UEMM). Ces observateurs sont au nombre de 70, mais ils ne peuvent pas franchir les frontières de l’Abkhazie et boivent nos paroles avec passion : nous venons du « pays interdit », un pays qui existe pourtant…

Article suivantRead more articles

Laisser un commentaire